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Dr. Serge Tchamgoué : «sortir de l’indifférence généralisée vis-à-vis du dépistage des hépatites»

Invité à Vienne en Autriche du 21 au 24 juin lors du congrès de l’Association européenne pour l’étude du foie (Easl)pour une communication scientifique suite à ses recherches sur des patients camerounais, nous avons pu rencontrer Dr. Serge Tchamgoué, infectiologue, Vice-Président du Réseau National de Lutte Contre les hépatites virales au Cameroun. Avec lui, nous abordons les défis que présente le combat contre les hépatites virales dans notre pays.

Pouvez-vous vous présenter à nos lectrices et lecteurs s’il vous plaît ?

Je suis le docteur Serge Tchamgoué, infectiologue, spécialiste des maladies infectieuses. Mon domaine d’intérêt 1 concerne les infections virales chroniques comme le Vih, les hépatites Virales, qui constituent un problème majeur de santé publique dans le contexte camerounais. 3 J’ai 52 ans, médecin, et suis de l’école médicale bordelaise en France, formé essentiellement au Chu de Bordeaux.

Depuis 2015, je suis installé à Douala où j’exerce à la polyclinique Bordeaux-Douala située à Bali, clinicien et qui est un établissement de santé générale, mais qui s’intéresse à l’épidémiologie clinique, c’est-à-dire la documentation des groupes homogènes de patients qui posent des problèmes de santé publique. Les hépatites virales en font partie.

Vous êtes actuellement à Vienne en Autriche, dans quel cadre êtes-vous à Vienne ?

J’ai été invité à Vienne par l’Association européenne pour l’étude des maladies du foie Easl. Elle organise le congrès Easl qui est le congrès annuel des praticiens en Europe qui s’occupent des maladies du foie. Ils ont sélectionné la communication que nous avons soumise qui résumait notre travail de recherche réalisé au Cameroun entre 2018 et 2022.

Sur quoi portait ce travail de recherche ?

Il portait sur le virus de l’hépatite C et avait pour but d’essayer de comprendre pourquoi certains patients sont en échec du traitement classique de l’hépatite virale C, traitement qui, en temps normal, est efficace et guérit 90-95% de patients. Dans 5 à 10% des cas, les patients sont en échec.

Dans notre contexte camerounais, n’ayant pas de médicament de 2e et 3e ligne, ces patients, les patients en impasse thérapeutique complète, sont de fait condamnés à mort. La 2e ligne de traitement disponible en Europe coûte 24 mille Euros pour trois mois de traitement, donc inaccessible au camerounais moyen…

Quels patients camerounais étaient concernés par vos recherches ?

Notre équipe a suivi et analysé les groupes de patients à Yaoundé, Bafoussam et Douala qui ont été en échec de traitement de l’hépatite virale C. Nous les avons reçus à notre polyclinique de Douala, leur avons fait faire des prélèvements spécifiques que nous avons envoyés au laboratoire du Centre hospitalier universitaire (Chu) de Grenoble en France, avec qui nous sommes en partenariat scientifique.

À quelles fins ?

Ceci afin de déterminer le profil de l’identité génétique des virus de notre contexte qui pourrait être à l’origine de cet échec de traitement.

Pourrez-vous partager les résultats de vos recherches avec nous ?

Nous avons mis en évidence des sous types de virus de l’hépatite C qui sont extrêmement prévalents dans notre contexte au Cameroun, qui sont exceptionnels, voire rares en Europe, si ce n’est uniquement chez des patients d’origine africaine dans la diaspora européenne. Ce problème demande des réponses spécifiques vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique.

Encore faut-il que cette industrie ait les données réelles, cliniques et virologiques documentées de ces patients.Sans entrer dans les détails, nous nous sommes rendu compte par exemple que beaucoup de nos patients avaient des génotypes 11 et le alors qu’en Europe ce sont les génotypes la et 1b. Nous nous sommes aussi rendu compte que nous avions des patients qui avaient des génotypes 4f alors qu’en Europe, c’est surtout du 4a.

Ces différences ont-elles des conséquences pour les traitements médicaux ?

Oui, bien évidemment. Les médicaments développés par les industries pharmaceutiques européennes et nord-américaines depuis dix ans sont extrêmement efficaces entre 98 et 100% pour les patients vivant en Europe et en Amérique du Nord, mais dans les diasporas africaines en Europe ces mêmes médicaments ne sont efficaces qu’à 75% dans une série de patients d’origine africaine suivis à Londres.

Nous constatons 25% d’échec pour nos diasporas. C’est énorme. Là où les patients européens ne sont qu’à 12% d’échec. Je suis venu à Vienne présenter ces travaux et rencontrer des partenaires, potentiels ou même des laboratoires pharmaceutiques qui travaillent dans le domaine afin qu’ils prennent en compte les problématiques de chez nous, et nous proposent dans les mois ou années à venir des médicaments spécifiques pour ces patients.

Aviez-vous trouvé des partenaires ?

Pas encore. Pour une raison spécifique, car ces potentiels partenaires scientifiques voudraient savoir s’il y a un marché derrière. Ils nous invitent forcément à avoir une logique de documentation virologique régionale (Afrique centrale, Afrique de l’Ouest) pour constituer une masse critique de patients suffisants pouvant constituer un marché potentiel. C’est une voie à creuser et ne pas laisser tomber les choses.

On parle de foie, d’hépatite virale. Qu’est-ce que l’hépatite virale et combien de types avons-nous ?

Une hépatite est inflammation du foie causée par des substances toxiques ou par des virus (majorité des cas). Nous avons plusieurs types d’hépatite virale. Ces hépatites sont désignées par les lettres A, B, C, D, E, et F… Mais, ce qu’il faut savoir pour le grand public, ce sont les virus d’hépatite B, C, et Delta, qui ont une incidence sur notre santé et qui peuvent entrainer des maladies chroniques, voire nous tuer…

Quelles sont ces hépatites virales les plus dangereuses ?

Parmi celles que j’ai citées, il y en a trois qui sont les plus dangereuses. La B, la C et la D. Plus en amont, on connait plus les hépatites virales B et C. Aujourd’hui, en 2023, au Cameroun, on peut guérir de l’hépatite C avec trois mois de traitement. Pour ce qui concerne l’hépatite C, il est très important de se faire dépister. Si vous êtes hépatite C positif aujourd’hui, on doit pouvoir, avec des médicaments qui coûtent de 100 à 300 mille Francs CFA, guérir de cette maladie.

Et, pour l’hépatite B…

Le virus de l’hépatite B est un virus à ADN qui va aller s’archiver, se greffer dans le matériel génétique de la cellule du foie de l’individu. Les médicaments de nos jours disponibles ont du mal à aller l’extirper. En effet, il est intégré au génome, et si vous ne vous y prenez pas avec les précautions nécessaires, vous pourriez casser le génome et cela est très dangereux.

Comment soigne-t-on l’hépatite virale B ?

On arrive par des médicaments à contrôler le virus, l’empêcher de sortir de la cellule pour se multiplier et contaminer d’autres cellules du foie. En le cantonnant ainsi, on arrive à avoir de bons résultats en termes de pronostiques. Ainsi, le foie n’est plus détruit, il reste à l’état dans lequel on l’a trouvé. Ces médicaments doivent être pris pendant au moins trois années consécutives pour avoir cette efficacité. Actuellement, les laboratoires pharmaceutiques travaillent d’arrache-pied pour diminuer la durée de ce traitement.

Quel est le pourcentage des Camerounais touchés par le virus de l’hépatite B ?

Cette maladie touche 12 pour cent de la population camerounaise. Dans la région septentrionale, nous avoisinons les 20 pour cent. Près d’un camerounais sur cinq vivant dans les régions septentrionales de notre pays a le virus de l’hépatite B dans le sang et l’ignore.

Pour quelles raisons ?

Parce que ce sont les virus qui ne parlent pas cliniquement. Il n’y a pas d’expression symptomatique de douleur, de fatigue excessive, de fièvre, d’altération majeure des états généraux qui alerteraient l’individu pour qu’il aille se faire tester. C’est une maladie sournoise. C’est pour cette raison que malheureusement, on se trouve avec des patients qui arrivent à l’hôpital en fin de course après des années et des années de portage chronique asymptomatique d’un virus qui finit par les tuer.

L’hépatite B est l’une des causes de mortalité juvénile non accidentelle des jeunes personnes entre 30-40 ans au Cameroun. À ce stade terminal, le malade a une espérance de vie de moins de six mois. C’est ainsi que le combat du Réseau National de Lutte Contre les Hépatites Virales au Cameroun, dont je suis vice-président, vise à pouvoir sensibiliser les populations pour qu’elles aillent au dépistage. Qu’elles se fassent dépister tôt, se fasse soigner tôt pour éviter la mort. Ce message est essentiel, car chez nous, on attend que les gens soient en souffrance avant d’aller à l’hôpital. S’il y a des choses à retenir pour l’hépatite B chez nous, c’est le dépistage.

Comment se contamine-t-on avec l’hépatite B ?

La majorité des contaminations se font de la mère à l’enfant, notamment à la naissance, voire dans la vie intra-utérine. Dans notre pays, vous avez des gens qui portent depuis près de 30-40 ans le virus et qui l’ignorent. Donc mon conseil, c’est que toute femme enceinte se fasse dépister vis-à-vis du virus de l’hépatite B, connaisse son statut et ainsi dès le troisième trimestre de grossesse pour qu’elle ne le transmette pas à l’enfant, vacciner l’enfant à la naissance, mais aussi les autres membres de la fratrie pour pouvoir être protégés. Pour le virus de l’hépatite B il y a un vaccin qui marche très bien, quasiment 100% des cas quand c’est bien conduit.

En plus de cette contamination materno-fœtale, y a-t-il d’autres modes de transmission ?

Les autres sources de contamination de l’hépatite virale et même les sources les plus classiques sont : par voie sanguine (transfusion de sang, utilisation d’objet contondants pas bien stérilisés, notamment chez les tradipraticiens ou dans la médecine du quartier). On a également la transmission sexuelle – surtout pour l’hépatite B – lorsque l’un des partenaires est concerné par le virus de l’hépatite B. Nous avons aussi la transmission par voie salivaire.

Il est important de savoir que si vous buvez dans le verre de quelqu’un qui est hépatite B positif avec une charge virale élevée dans son sang, vous pouvez être contaminé si vous vous êtes séronégatif et pas vacciné. Si vous avez un garçon ou une femme de maison qui gère votre cuisine qui n’est pas très observant et que les règles d’hygiène ne sont pas rigoureuses, à force du contact avec vous ou avec votre entourage, vous pouvez être contaminés. Il est important que chacun de nous ne soit pas séro-ignorant. Nous devons tous savoir notre statut par rapport aux hépatites virales.

Vous demandez aux femmes enceintes d’aller se faire dépister. Y a-t-il une stratégie sanitaire nationale provenant des autorités qui concerne l’hépatite B ?

Les autorités sanitaires compétentes mènent des actions sur plusieurs fronts, d’une part, sur les aspects de prévention, de dépistage au sein des formations sanitaires. Ces dépistages ont été facilités par la réduction des prix des tests. L’état a aussi beaucoup œuvré dans la réduction des prix des médicaments, contre l’hépatite C, qui coûtaient encore plus d’un million de francs il y a quelques années.

Ils coûtent aujourd’hui entre 100 et 300 mille Fcfa par patient et par cure en moins de cinq ans. Les autorités sanitaires ont également implémenté les dynamiques de décentralisation de la lutte pour qu’elle puisse être au plus près des populations dans les différentes régions.

D’autre part, les sensibilisations et accès aux soins sont promus dans les formations sanitaires. Un autre aspect national de ce combat est la journée internationale contre les hépatites virales. Lors de celles-ci, les formations sanitaires ouvrent grandes leurs portes aux personnes pour le dépistage et permettent aussi l’accès aux soins.

Que conseilleriez-vous de nos jours en tant qu’infectiologue aux jeunes camerounaises et camerounais en ce qui concerne les hépatites virales dans notre pays ?

Mes activités de soins étant centrées au Cameroun, je leur dirais ceci : le jeune de moins de 40 ans qui n’est pas malade, si il ou elle n’est pas encore marié, je l’invite à faire le dépistage de l’hépatite virale et de l’Hiv avant d’engager une relation sentimentale sérieuse. Je conseille formellement un dépistage de ces virus-là. Cela relève de la responsabilité exclusive du potentiel patient, du citoyen.

Imaginez- vous qu’à peine dans les suivis de cohorte de femmes enceintes dans nos hôpitaux publics, moins de 10 pour cent connaissent leurs statuts vis-à-vis de l’hépatite B quand elles commencent leur première consultation prénatale. D’autre part, combien de camerounaises et camerounais aujourd’hui ont fait un dépistage de l’hépatite virale au courant des 24 derniers mois ?

Pour la personne de 40 ans qui est malade ou qui a l’hépatite et ne se considère pas malade, je lui dis qu’il est en train de préparer sa tombe. Je lui formule une injonction de se rapprocher des équipes spécialisées dans les hépatites virales pour que l’on fasse une évaluation des conséquences cumulées des dégâts que le virus a faits sur son foie au cours des années. Car cette inflammation chronique va progressivement transformer le foie d’une éponge des assiettes (foie normal) à une éponge des marmites que l’on appelle une cirrhose.

Il y a des tests – fibroscan et échographie – qui vous permettent de vous dire quels dégâts cumulés il y a eu sur votre foie depuis longtemps et également de vous dépister un cancer débutant, cancer s’il a un nodule de moins de 3 cm, pourrait être guérie par une chirurgie.

Auriez-vous un dernier mot aux camerounaises et camerounais ainsi qu’à toutes les institutions privées ou publiques qui donnent un coup de main aux médecins de notre pays dans l’exercice de leurs fonctions ?

Le message principal que j’ai à apporter, parce que le chantier est énorme, est que nos concitoyennes et concitoyens puissent nous aider, nous soignant, cliniciens, à ce que notre pays puisse atteindre l’ambition de l’OMS d’ici à 2030 d’éradiquer le virus de l’hépatite C. Que nous ne soyons pas les derniers de la classe dans ce domaine.

Non seulement pour notre orgueil patriotique, mais surtout pour sauver des vies. Je demande à toutes les Camerounaises et camerounais de sortir de l’indifférence généralisée vis-à-vis du dépistage des hépatites virales qui sont des maladies sournoises. Arrêtons aussi d’attendre tout de l’état. Contribuons à notre manière et nous aiderons de façon convergente à une santé publique plus efficace.

Merci Docteur et bon retour au Cameroun

Merci.

Entretien mené par Simon INOU à Vienne en Autriche

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