La Communauté Urbaine de Douala (CUD) a de nouveau appelé les populations à la prudence à la suite des fortes pluies enregistrées dans la ville. Limiter les déplacements, éviter les traversées d’eaux de ruissellement, protéger les enfants, ne pas obstruer les caniveaux : le message est connu, répété, presque ritualisé.
Mais cette communication de crise, devenue systématique à chaque épisode pluvieux, pose une question plus large : peut-on durablement demander de la prudence dans une ville où les infrastructures censées garantir la sécurité hydraulique restent défaillantes ?
Une ville où chaque pluie devient un événement de crise
À Douala, la pluie n’est plus un phénomène naturel banal. Elle est devenue un facteur de perturbation urbaine majeure. Routes coupées, quartiers isolés, habitations inondées : le schéma se répète avec une régularité qui ne relève plus de l’exception.
Dans ce contexte, les appels à la prudence prennent une tonalité ambiguë. Ils déplacent implicitement la responsabilité vers les citoyens, alors que le problème est d’abord structurel : capacité insuffisante du réseau de drainage, saturation des exutoires naturels, et urbanisation anarchique dans les zones basses.
Le décalage entre les annonces et la réalité hydraulique
Depuis plus d’une décennie, les autorités multiplient les programmes d’assainissement urbain à Douala. Plans directeurs, projets de drainage pluvial, interventions financées par des partenaires internationaux, et surtout le programme C2D censé transformer durablement le système d’évacuation des eaux.
Sur le papier, les résultats sont significatifs : dizaines de kilomètres de drains construits, bassins aménagés, axes réhabilités.
Sur le terrain, les inondations persistent dans des zones connues : Makepe Missoké, Bepanda, Sic Cacao et plusieurs quartiers périphériques. Chaque épisode pluvieux majeur rappelle la même réalité : la vulnérabilité n’a pas été corrigée à la hauteur des investissements annoncés.
Le cas du bassin du Wouri : une gestion fragmentée
Douala repose sur un système hydrologique complexe, dominé par le bassin du Wouri. Ce réseau naturel, conçu pour absorber et redistribuer les eaux, a été progressivement désorganisé.
Les interventions successives ont souvent souffert de trois limites majeures :
- fragmentation des ouvrages,
- insuffisance de maintenance,
- urbanisation continue dans les zones d’écoulement naturel.
Résultat : un système hydrique partiellement artificialisé mais non maîtrisé.
Yaoundé : le même problème sous une autre forme
À Yaoundé, la situation repose sur une autre géographie, mais une logique similaire. Le relief accentue les ruissellements rapides, tandis que le réseau du Mfoundi reste sous-dimensionné.
Les projets d’assainissement existent, soutenus notamment par des partenaires techniques et financiers. Mais la pression urbaine, l’habitat précaire et la faiblesse des infrastructures de drainage maintiennent un niveau de risque élevé.
COP21, climat et réalité urbaine : le décalage persistant
Le Cameroun met en avant ses engagements climatiques dans les enceintes internationales, notamment dans le cadre des discussions issues de la COP21. La question de l’adaptation urbaine y occupe une place centrale.
Pourtant, des zones comme Makepe Missoké illustrent un paradoxe : une forte exposition aux risques d’inondation combinée à une urbanisation continue.
Ce décalage interroge la cohérence entre les engagements internationaux et les politiques urbaines concrètes.
Le C2D et la question des résultats réels
Le Contrat de Désendettement et de Développement (C2D) a mobilisé des financements importants pour le drainage urbain à Douala.
L’objectif affiché est clair : transformer durablement les infrastructures et réduire l’exposition aux inondations.
Mais les interrogations persistent sur :
- la cohérence d’ensemble des ouvrages réalisés,
- leur entretien effectif,
- leur intégration dans un système hydraulique global,
- et la traçabilité des résultats.
Sans évaluation publique rigoureuse et indépendante, le décalage entre investissements et impacts reste difficile à mesurer de manière transparente.
Une logique de gestion de crise permanente
Le point central n’est plus technique mais institutionnel. La gestion des inondations repose sur une logique réactive :
- intervention après sinistre,
- communication d’urgence,
- rappel de consignes comportementales.
Ce cycle se répète sans basculer vers une logique de prévention structurelle pleinement aboutie.
La prudence ne remplace pas la politique publique
Appeler les populations à la prudence est nécessaire. Mais cette prudence ne peut pas être le principal instrument de gestion d’une vulnérabilité urbaine devenue chronique.
Douala et Yaoundé ne souffrent pas uniquement des pluies. Elles souffrent d’un déficit de cohérence dans la planification urbaine, d’une fragmentation des projets et d’un manque d’évaluation publique des politiques d’assainissement.
Tant que ces éléments ne sont pas traités frontalement, chaque épisode pluvieux continuera de produire le même scénario : une ville sous l’eau, une communication d’urgence, et un problème structurel intact.
Armel MBATCHOU
Journaliste – Analyste politique – Chroniqueur

