Il serait difficile aujourd’hui de soutenir que l’historien, dans une froide quête de la vérité du passé, puisse n’être « d’aucun temps, ni d’aucun pays », selon l’expression de Fénelon, et un médiateur neutre de ce qui fut. Doit-on se libérer de tout rapport à la vérité ? Dès les années 1970, tout un ensemble de propositions, souvent regroupées sous le terme de « tournant linguistique », soulignait combien les récits des historiens oubliaient trop qu’il s’agissait de textes et d’interprétations, et non d’une transcription fidèle, voire incomplète, de la « réalité ». , si difficile à appréhender. Ces débats d’une certaine puissance théorique ont donné lieu à une littérature abondante et à des discussions souvent très tendues, dont Sabina Loriga et Jacques Revel font l’archéologie et le récit avec brio, dans un ouvrage certes destiné avant tout à un public spécialisé, mais qui se lit avec une grande facilité (1).
Ce qui intéresse ici, bien au-delà des historiens soucieux de réfléchir sur leur discipline, c’est que les auteurs montrent comment les interrogations sur la vérité et les possibilités du récit historique ont pris un nouveau tournant dans les années 1950-1960, dans un contexte particulier. Ainsi les débats des historiens s’inscrivent-ils toujours dans des sensibilités plus larges.
Tout un ensemble d’événements contribuent à ébranler l’idée de vérité dans l’espace public, aux États-Unis en particulier. D’abord, l’exécution des Rosenberg (1953), militants communistes américains accusés d’espionnage au profit de l’URSS, dans une affaire extrêmement opaque où le rôle des autorités américaines reste controversé. S’en est suivi toute une série d’assassinats insuffisamment élucidés qui ont conduit à la multiplication des interprétations complotistes, celui de John Kennedy à Dallas en 1963, le premier. La théorie du tireur solitaire est remise en cause par un film Super 8 amateur qui déclenche de nombreuses spéculations. Viennent après celles de Martin Luther King, Malcolm X et Robert Kennedy. La guerre du Vietnam ensuite, entre dissimulation et profusion d’images, intègre, pour les auteurs, ce processus de questionnement sur les capacités du récit. Ainsi « certains événements historiques controversés n’ont pas seulement ébranlé la confiance politique (dans le gouvernement et dans les institutions en général). Ils s’interrogent également sur la possibilité même du récit. Il en résulte un sentiment général d’incertitude, une difficulté croissante à définir ce qui est réel et vrai, une « perte d’objectivité ».
La littérature s’est emparée de tous ces événements précisément pour interroger les régimes de vérité qui pouvaient en émerger. Elle le fait en jouant également avec des documents et des faits. Norman Mailer écrit : « Les mystères des événements…
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