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Présidentielle 2025 : Achille Mbembe fustige 43 ans d’« inertie » sous Paul Biya (INTERVIEW)

L’intellectuel camerounais Achille Mbembe estime que les 43 années de pouvoir du président Paul Biya laissent un bilan « calamiteux » et plongent le Cameroun dans ce qu’il décrit comme une « insécurité existentielle ».

Interrogé sur RFI sur l’actualité politique nationale, le philosophe juge que « depuis les années 1990, c’est la loi de l’inertie qui prévaut ». Il dénonce une « dissipation des ressources » et une dégradation des conditions de vie, citant en exemple l’état de Yaoundé, qu’il qualifie de « bric-à-brac » où l’hygiène publique fait défaut.

Achille Bembé, bonjour.

Bonjour.

Le mois dernier sur RFI, deux ministres du gouvernement camerounais se sont contredits sur l’opportunité pour le président Biya d’être candidat à un nouveau mandat. C’est un signe politique ou pas ?

Il ne faut sans doute pas négliger ces symptômes, mais il ne faut pas se perdre non plus dans le présentisme. Je crois que tout s’est arrêté au Cameroun depuis le début des années 90. Depuis lors, c’est l’inertie qui prévaut.

Alors qu’on se dirige vers une nouvelle élection, appelons-la comme ça, je crois qu’il est temps de dresser tout de même un bilan des 43 années au pouvoir de monsieur Paul Biya. Je crois que ce bilan est calamiteux. Je suis allé au Cameroun il n’y a pas très longtemps.

Ce que j’ai vu, la condition existentielle de ce peuple, appelle à des réflexions de fond à mon avis. Et dans ces réflexions, il faut faire preuve de lucidité. Il y a beaucoup de choses que l’on ne peut plus se cacher.

Pourquoi dites-vous que ce bilan est calamiteux ?

Disons que depuis les années 90, c’est la loi de l’inertie qui prévaut. La société bouge sans doute. Je dirais sur le modèle de la reptation avec de temps à autre des spasmes qui ne débouchent sur rien de proprement historique, en tout cas de mon point de vue.

Le bilan est calamiteux parce que le gaspillage et la dissipation caractérisent ce demi-siècle de pouvoir personnel à la tête du pays. Vous allez à Yaoundé, c’est des poubelles, c’est des montagnes d’ordures à ciel ouvert, saleté, l’absence d’hygiène publique. On a l’impression au fond que tout se désagrège.

Et Yaoundé n’est pas une ville. C’est un vaste brique à braque et faudra sans doute changer de capitale le jour venu. Et donc, c’est cette condition existentielle des Camerounais qui, à mon avis, sollicite aujourd’hui notre réflexion.

Une réflexion de fond pour que l’on sache pourquoi un peuple si dynamique, composé de gens aussi créateurs, vit au milieu d’un tel délabrement quasi généralisé.

Les fissures qui apparaissent au sommet de l’État, est-ce que ce n’est pas lié à l’âge du capitaine ?

Je ne veux pas manquer de respect à l’égard d’un vieillard. Dans un pays normal, il aurait été congédié depuis très longtemps.

Mais le Cameroun n’est pas un pays normal. J’insiste sur cette condition existentielle parce qu’il me semble que la formidable capacité de résilience de ce peuple, cette extraordinaire énergie qui caractérise ce peuple, tout cela a été investi dans de mauvais objets et que, par conséquent, la part sombre a pris le dessus. Comme on voit bien dans cette espèce de fixation sur les origines tribales, les origines ethniques, cette espèce de péché originel de la politique au Cameroune.

Les démissions successives, il y a un mois, de deux ministres nordistes du gouvernement, Bello Bouba Maïgari et Issa Tchiroma Bakary. Est-ce que cela veut dire que le parti au pouvoir RDPC n’est plus dominant dans le nord du pays ?

Écoutez, on verra. Mais j’ai l’impression qu’il y a un glissement. On verra lors des consultations, si on peut appeler ça des consultations à venir. La vérité, c’est que la colère gronde, pas seulement dans le nord du pays. La vérité, c’est que pendant 43 ans, au fond, une classe multiethnique de prédateurs s’est agglutinée autour de ce satrape dont on constate aujourd’hui, je dirais, la défection biologique.

Et que, au fond, la lutte à l’intérieur des cadres du régime, elle s’est envenimée, justement, à la faveur du vieillissement de M. Paul Biya. Mais cette lutte, au fond, je ne crois pas qu’elle soit porteuse de quelque bien que ce soit pour le peuple camerounais, au regard de ce que je viens de décrire. Le rejet de la candidature de Maurice Kamto par le Conseil constitutionnel, c’était au début de ce mois.

Est-ce que l’opposant n’aurait pas pu éviter cette mésaventure si son parti, MRC, avait concouru aux élections précédentes, afin qu’il ait le nombre d’élus nécessaires pour appuyer cette candidature ?

Ils auraient trouvé sans doute d’autres motifs pour l’éliminer. Je suggérais tout à l’heure que l’on prête attention aux questions structurelles, aux facteurs lourds. Un de ces facteurs lourds, c’est que le code électoral camerounais fonctionne à la manière d’une machine de sélection, d’élimination.

Il faut changer de code électoral. Il faut s’attaquer à ces questions de fond. Il faut s’attaquer à la question du tribalisme, en particulier la peur des Bamilekés.

Il faut dire les choses comme elles sont. Je crois que l’obsession, la fixation anti-Bamileké instrumentalisée est devenue une technologie de pouvoir, explique bien davantage l’éviction du professeur Camteau que toutes ces histoires, disons, tactico-tactiques, c’est du moins mon point de vue.

Pensez-vous qu’il y a au sein du pouvoir une obsession anti-Bamileké ?

Il y a une instrumentalisation des facteurs ethniques et régionaux et une fixation dans le sens psychanalytique, d’ailleurs pas seulement à l’intérieur du pouvoir, mais aussi au sein de la société camerounaise, il y a une fixation anti-Bamileké, un investissement d’une énergie excessive dans ce mauvais objet.

Pour l’instant, Maurice Kamto ne donne aucune consigne de vote à ses partisans. Est-ce à dire qu’il va se mûrer dans la solitude et dans l’appel au boycott de l’élection du 12 octobre ?

Je n’en sais absolument rien, je ne connais pas personnellement le professeur Kamto. Du professeur Kamto, je ne connais que ce qu’il a écrit et c’est un universitaire de poids.

Quant à son silence ou sa position éventuelle lors de la fiction qui se joue sous nos yeux, je n’en sais absolument rien. Je préfère que l’on réfléchisse sur des questions de fond qui ont trait à la transformation de l’État, si on veut s’en sortir, la réclamation de plus de droits et de liberté, tout ce qui touche à la satisfaction des besoins de première nécessité, l’alimentation, la santé, l’éducation, la mobilité, la qualité de vie, communauté de sécurité. Je crois que ce sont ces questions que portait le professeur Camteau.

Ce sont des questions qui vont demeurer après lui et dont reconstituer le tissu des démocratiques à l’échelle locale est un préalable, à mon avis, à cette reconstruction de l’État qui urge. D’où l’importance, par exemple, du fédéralisme, d’une régionalisation pleinement assumée. Je crois que c’est dans cette direction qu’il faut porter notre réflexion plutôt que sur les péripéties tactico-tactiques d’une élite, à mon avis, à court d’idées.

Oui, mais si Maurice Kamto décide demain de se rallier à un opposant dont la candidature est validée, est-ce que cela ne renforcera pas les chances d’alternance ?

Faudra voir. Cela suppose de contrôler les bureaux de vote, cela suppose de s’assurer que les électeurs ne sont pas si nombreux que cela. La machine au pouvoir, depuis une dizaine, quinzaine d’années, s’était forcée d’éliminer, d’empêcher le plus grand nombre de devenir des citoyens, d’acquérir au fond le droit de vote.

Et donc les électeurs ne sont pas si nombreux que cela. Il faudra vérifier, il faudra résister à la brutalité des forces de police, de la gendarmerie, de l’administration territoriale. On n’a presque pas formé les gens.

Disons que le Cameroun est une énorme friche. Et dans ces conditions, ça va être très compliqué d’assurer une transition alors que rien n’a été préparé. Cabral Libii, Joshua Osih, Bello Bouba, Tchiroma, Patricia Ndam Njoya, Akere Muna et bien d’autres.

Les candidatures se multiplient dans l’opposition avant ce 12 octobre. Or il n’y aura qu’un tour. Est-ce que l’opposition vit toujours la malédiction de la division ou pas ?

Au fond, une élection libre et indépendante n’est pas possible en ce moment au Cameroun. Et donc il va falloir travailler sur le très long terme en mettant au cœur de la démarche politique la formation des gens. Parce que tout cela ne relève pas du spontané. On l’a vu au Sénégal, en Afrique du Sud, dans tous les pays où un mouvement d’émancipation a pu prendre corps.

Et donc je pense que ce geste de lucidité et de patience méthodique et d’investissement dans l’intelligence collective, c’est ce travail qui manque et ce qui fait que si demain il y a alternance comme par miracle, cela ne voudra pas nécessairement dire que le système qui a été mis en place au cours des 43 dernières années, que ce système sera détruit pour autant. Et donc c’est tout cela à mon avis qu’il faut mettre sur la table et réfléchir ensemble à solutionner. Oui mais la division au sein de l’opposition ce n’est pas une fatalité.

En 1992, il n’y avait que deux grands opposants face à Paul Biya, John Fru Ndi et Bello Bouba Maïgari. Pourquoi cela ne pourrait-il pas se renouveler ?

C’est vrai, je constate comme vous que c’est une opposition qui a de la peine à faire corps. Mais c’est tout le peuple camerounais qui peine à faire corps, qui peine à se mouvoir à l’unisson et qui peine à se transformer en un collectif, en une communauté de sécurité capable de s’autodéfendre.

Parce qu’on en est effectivement là. On en est là parce que la vigueur de la satrapie, sa capacité à manufacturer la complicité à toutes les échelles de la société, il faut bien que tout cela soit remis en question avant que l’on ne débouche sur une unification, convergence des forces de l’opposition. Mais je pense qu’on n’en est pas là.

Les énergies de la société ont été phagocytées par un régime sadique qui a porté atteinte à l’intégrité, la dignité de presque tous. En chosifiant à peu près tout le monde, en dégradant, en faisant de tous la risée du monde. Aujourd’hui le Cameroun est la risée, en tout cas des Africains.

Et je pense qu’on en est à un point où le régime continue d’être convaincu qu’il peut agir comme il l’entend, puisqu’il sait que la société est incapable de se défendre.

Est-ce qu’il manque aujourd’hui dans l’opposition un grand leader de l’envergure de John Fru Ndi ?

Il manque ce terreau, ce matériau fondamental que constitue un peuple réveillé, qui peut se mettre debout par-delà justement sa pluralité, sa multiplicité. C’est cela qui manque, la formation et le déploiement d’une force collective, porteuse d’une idée et d’un concept.

Et la satrapie pendant 43 ans s’était forcée justement de rendre impossible ce mouvement. Peut-être un jour ce peuple deviendra-t-il un collectif, recollé, je pense, l’écriture d’un destin commun et regardant dans la même direction, trouvant dans l’autre la force de se lever et d’apprendre à dire non et à résister.

Un collectif comparable au PASTEF au Sénégal ?

Mais c’est justement ce type d’effort qu’il faut. Je ne dis pas qu’il faut aller copier au Sénégal. Chaque pays a ses particularités. Je parle de l’idée, de la capacité de penser en commun, de s’organiser de façon rationnelle et méthodique, afin de garantir sa sécurité collective.

Le Cameroun est un pays aujourd’hui, après 43 ans d’un pouvoir personnel, un pays qui est dans un état d’insécurité existentielle. La satrapie a infligé à ce peuple tant de coûts qu’il se trouve aujourd’hui dans une situation de profond handicap à la fois cognitif et émotionnel. Le reste, les élections, les pseudo-élections, parce que c’est quand même ça, c’est une péripétie, ça fait partie des spasmes.

Vous parlez d’un handicap cognitif et émotionnel. Il y a tout de même quelques prises de parole dans la société civile. Je pense notamment aux déclarations d’un certain nombre d’évêques catholiques en faveur de l’alternance politique.

Oui, c’est intéressant. Ils comprennent sans doute les évêques. Ils savent, ils vivent auprès des gens du commun. Mais la vérité, c’est que nos fonctions émotionnelles, nos fonctions spirituelles, nos fonctions intellectuelles et notamment les facultés critiques, ces fonctions sont paralysées. Et cela a été le travail permanent de la satrapie au cours des 43 dernières années. Et c’est la raison pour laquelle nous agissons tantôt comme des envoûtés, tantôt comme des bouffons.

Comment peut-on imaginer qu’à 93 ans, on veuille se porter candidat pour un nouveau mandat de 7 ans qui portera donc le concerné, au cas où il survit à tout cela, à la centaine au bout du mandat ? C’est de la bouffonnerie.

Alors Achille Bembé, à la demande du président français, vous avez pris la direction de la Fondation de l’innovation pour la démocratie. Quel regard porte Emmanuel Macron sur la situation au Cameroun aujourd’hui ?

Mais il faut demander au président de la République française. Moi, je ne suis pas Emmanuel Macron. Je ne suis pas son porte-parole. J’ai travaillé avec Emmanuel Macron dans le cas d’un projet commun qui marche.

Le projet de la mise en place de deux outils supplémentaires qui aiderait à ouvrir de nouveaux chemins à la relation entre le continent africain et la France. D’une part, la Fondation de l’innovation pour la démocratie, qui est en marche, et la mise en place de la Maison des mondes africains, elle aussi. Cette maison, elle est en marche, elle est dirigée par Elise Gomes.

Et ces deux projets commencent à engranger des résultats absolument satisfaisants. Quant à la position du président Macron au regard des élections au Cameroun, je crois qu’il faut lui poser cette question. Il y répondra.

Mais au moment où la guerre fait rage en Ukraine et à Gaza, est-ce que la situation au Cameroun ne risque pas de laisser les autres pays indifférents ?

Oui, je crois. Je crois qu’il y a une indifférence généralisée Cameroun, Congo. Et en fait, c’est un peu cela le malheur de l’époque pour ceux et celles qui n’arrivent pas à se prendre en charge eux-mêmes.

Et le Cameroun en fait partie. Il y a quelques jours, dans une lettre à Paul Biya, Emmanuel Macron a reconnu officiellement que la France avait mené une guerre au Cameroun avant et après l’indépendance de 1960. Un mot, le mot guerre, jusqu’ici absent des discours officiels.

Or, c’est un rapport d’historien qui date de plus de six mois qui a inspiré cette nouvelle position française. Pourquoi la France, à votre avis, a-t-elle attendu si longtemps, juste avant la présidentielle d’octobre, pour faire connaître cette nouvelle position ? Mais non, il ne faut pas voir des complots là où il n’y en a pas. La machine éthétique, elle est lente, elle est lourde.

Il fallait commencer, il fallait procéder par ce rituel, à mon avis. Nommer les choses telles qu’elles se sont passées. Je sais que beaucoup pensent que c’est inutile. Ils ont tort. Il faut nommer pour passer à autre chose. Il faut nommer, il faut surtout que les Camerounais nomment eux-mêmes leur histoire.

Les grands événements de leur histoire, ce n’est pas donné. Il faut passer à autre chose, dans le sens où, par exemple, il faut délocaliser aujourd’hui la tombe de Ruben Umniobé. Il faut lui donner des funérailles.

Il faut donner à sa famille la possibilité de faire le deuil, qui n’a jamais été fait. Ceci suppose que les restes de Hum soient enterrés dans son village natal. Or, certains, aux Cameroun, s’y opposent, certains au sein de la bureaucratie et du gouvernement.

Il faut prendre ses responsabilités par rapport à tout cela. Et donc, je pense que le président Macron a fait ce qu’il a fait. Il est allé au bout de son concept.

Il fallait le faire. Aujourd’hui, c’est aux Camerounais de se ressaisir de leur propre récit pour en faire ce qu’ils veulent. La lettre a été publiée un mois, je ne sais pas combien, avant la pseudo-élection.

C’est une affaire purement circonstancielle. Il vous a consulté avant d’envoyer cette lettre ? J’ai participé à la mise en place de la commission des historiens. Oui, ça, c’était il y a plus de deux ans.

Mais ces derniers mois, est-ce qu’il est revenu vers vous pour vous demander votre avis ?

Je vais vous dire une chose. Je ne parle jamais du Cameroun avec le président de la République française. Le Cameroun ne fait pas partie des discussions que l’on peut avoir.

Et que pensez-vous de cette lettre ?

La lettre marque, j’espère que ce n’est pas la dernière étape, d’un engagement qu’il a pris, à un moment donné, et qui rentre dans le cadre d’une politique qu’il aura essayé de mettre en place en rapport avec le Rwanda. On se souvient du rapport sur le génocide, sur la responsabilité française dans le génocide, le rapport Stora sur l’Algérie. On espère bien le travail qui va être fait autour de la dette haïtienne, la dette d’indépendance.

Tout cela rentre dans cette politique qui aura constitué un élément, à mon avis, important, encore qu’inachevé, de son projet de transformation.

Achille Bembé, je vous remercie.

Et c’est moi qui vous dis merci.

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