Camerounactuel

Paul Biya, jeunesse, citoyenneté

Par SINDJOUN POKAM, Philosophe

Dans le récent discours de M. Paul Biya à la jeunesse (1) le couple jeunesse / citoyenneté constitue le thème central. Il y’a comme une inguérissable fascination de la jeunesse chez Paul Biya. La jeunesse est devenue une catégorie centrale, voire la principale force motrice de l’histoire , ici et maintenant .

A la jeunesse est confiée la mission historique de se saisir de notre destin pour l’accomplir : « comme l’avenir de notre pays, c’est vous , chers jeunes compatriotes , qui seraient amenés à le prendre en main » (2) . Le Cameroun, dit Paul Biya, a des grandes ambitions. Il revient encore à la jeunesse de les réaliser en devenant savant, homme politique : « j’en ai ta conviction, le temps est venu pour le Cameroun des grandes ambitions. Et bien entendu vous êtes appelés à être tes principaux acteurs […]. Chacun d’entre vous devra s’efforcer d’accéder […] à un niveau de connaissances aussi élevé que possible » (3). Mais plus que l’homme politique, la jeunesse est appelée à incarner la majestueuse figure de penseur.

« j’observe d’ailleurs que nombre d’éminents scientifiques furent aussi des grands penseurs . » (4). Pour accomplir les différentes missions et tâches historiques que lui assigne M. Paul Biya, la jeunesse doit pouvoir accéder au rang majeur du citoyen ou pour mieux nous exprimer, il est requis à la jeunesse d’assumer pleinement sa citoyenneté , c’est à dire de se mettre au service de 1’ intérêt général. De là, l’ impératif catégorique : « de comportement citoyen c’est – à- dire, le respect d’autrui, et de considération de l’intérêt général » (5).

Citoyen , savant et penseur à la fois, la jeunesse devient sujet éthique et, désormais, elle peut ainsi, bien armée, affronter ce mal radical : la corruption . « En particulier vous devrez poursuivre ce combat difficile que nous menons contre la corruption, ce mal qui ronge notre société » (6).

Comment expliquer, ce qu’il faut bien désormais appeler le juvénisme de M. Paul Biya ? Par juvénisme il faut entendre ce culte voué à la jeunesse. Il faut surtout entendre cette fascination de la Jeunesse devenue catégorie centrale dans la pensée politique de M. Paul Biya. M. Paul Biya pare la jeunesse de toutes les bonnes et les belles vertus. Chez lui, la jeunesse devient l’absolue pureté. Que peut bien cacher ce juvénisme, cette idéologie ? Que joue le juvénisme dans le projet politique deM. Paul Biya ? A quel moment intervient le culte de la jeunesse dans la pensée politique deM. Paul Biya et pourquoi ?

D’abord le projet politique de M. Paul Biya tel qu’il le formule en 1987 dans pour le libéralisme communautaire (7). « Au peuple camerounais, je propose la transformation en profondeur des principes et institutions politiques actuels en vue d’instaurer un cadre de vie plus épanouissante pour l’homme. Cette mutation à entreprendre dès à présent s’articule autour de trois axes essentiels : le parachèvement de l’ unité nationale, de ta promotion d’une société internationale plus pacifique et plus solidaire » (8).

L’ acteur principal ici convoqué pour accomplir un tel projet c’est le peuple . Mais il s’agit d’un Peuple/ Un, et conduit par un Parti Etat. « Un parti unique […] cadre au sein duquel les camerounais se sont donnés une même vision du monde, de principes et de normes de vie commune constituant te fondement de leur unité politique, le parti peut, sans périls majeurs pour la cohésion nationale, devenir un des creusets privilégiés pour ta mise en oeuvre de notre projet démocratique » (9).

Peuple/Ùn / Parti unique / Etat parti, telles sont les figures politiques à travers lesquelles, M. Paul Biya entend bâtir son projet politique. C’est la version tropicale de l’Etat totalitaire. «L’ Etat camerounais devra rester un Etat fort, un Etat capable de se faire obéir, ou d’imposer son autorité à toute forme de malveillance intérieure individuelle ou collective » (11).

Mais le Parti Etat ou l’ Etat Parti est confronté au feu , incendie, allumés depuis trois foyers de tension qui menacent de s’embrasser à tout moment.

« Je puis affirmer qu’un grand destin attend le Cameroun. Toutefois, il est indispensable et urgent que chaque citoyen camerounais se rende à cette évidence que la concrétisation de cette espérance bute encore sur une pierre d’achoppement : l’absence d’une véritable Nation due à la persistance des particularismes ethniques, religieux, linguistiques » (12) .

Peuple/citoyen telle sont les figures historiques de pensée et d’action, qui selon M. Paul BIYA allaient contribuer à la mutation des consciences ethniques, religieuses, linguistiques en conscience nationale. Peuple/Citoyen, tel est le couple programmatique qui constitue alors le moteur et la force motrice de l’histoire.

Que sont devenus ces concepts de peuple et de citoyen pour que soit convoquée en leur lieu et place la catégorie de la jeunesse ? Qu’est devenue la souveraineté populaire naguère convoquée ? « Ma conviction est donc que seule une réelle démocratisation de ces structures peut dès à présent insuffler à l’ Etat camerounais ce supplément d’énergie. Cette démocratisation exige la réaffirmation de la souveraineté populaire » (13).

Depuis la proclamation de la constitution du 18 janvier 1996, le peuple est devenu ce chaos d’hommes à côté desquels sont venues s’imposer les catégories constitutionnelles autochtone et minorité même si la catégorie d’allogène ne figure pas dans la Loi fondamentale, nul n’ignore que depuis la constitution de Janvier 1996 la séquence allogène/autochtone/minorité, constitue une bombe à retardement dans le champ politique camerounais.

D’où vient historiquement cette séquence / autochtone/ minorité dans notre paysage historique etpolitique? C’est le Pr. Joseph Owona, agrégé de droit public, qui dès novembre 1984, la propose à M. paul Biya, le Pr Owona propose : « de proclamer le devoir démocratique de notre parti pour sauvegarder dans la vie du parti comme dans l’ Etat tes droits des minorités, […] et autochtones » (14).

Tel est le cheminement tortueux qu’emprunte le beau couple peuple/ citoyen pour se dissoudre dans la terrifiante séquence allogène / autochtone/ minorité, figure politique camerounaise équivalente de l’ivoi ri té ivoirienne, lieu du déchainement des passions ethniques qui alimentent et entretiennent les guerre civiles.

Substituer au concept politique et philosophique de citoyen, la catégorie de la jeunesse, tel est le pari idéologique et politique de M. Paul BIYA. Tel est le juvénisme de l’Etat parti.

Dessaisir le peuple / citoyen de ses passions politiques et patriotiques pour les transferer à cette figure mythique qu’il baptise jeunesse tel est l’enjeu idéologique, politique du juvénisme de M. Paul Biya. De là, deux questions auxquelles il faut répondre : Que devient le Peuple/ Citoyen dessaisi de ses passions politiques et patriotiques et privé de sa souveraineté ? Quelle passion anime la jeunesse à laquelle se réfère M. Paul Biya et qu’il entend nous imposer comme référence ultime ?

Dessaisi de ses passions politiques et patriotiques, le peuple/ citoyen est hanté par des passions ethniques qui le précipitent dans le vertige d’une identité politique effondrée. Devenu le sujet des passions ethniques le peuple / citoyen bascule dans une espèce de culpabilité outrageante qui, devenue insupportable, le fait réagir à l’angoisse d’une béance historique sociale imminente par l’acte de violence.

Nous sommes désormais dans cette phase historique délicate. Le Peuple camerounais vit dans l’angoisse de la perte de son identité et de sa souveraineté. En lieu et place du peuple / citoyens, M. Paul Biya nous impose comme ultime référence, la figure de Lions Indomptables. « Bien armés, moralement et intellectuellement pour tenir votre place dans le Cameroun de demain vous ne devez pas négligez votre forme physique […] le sport – puisque c’est de cela qu’il s’agit – reste l’un de nos domaines d’excellence et l’une de nos meilleures vitrines à l’extérieur ».

Erigé en valeur ultime, en référence par excellence et par vocation, le football et ses acteurs acquièrent la dimension des héros de la Nation. Le football dans le juvénisme de M. Paul Biya est devenu l’école par où il faut passer pour être digne de l’attention et de la bienveillance du Prince. Valeur symbole, les Lions Indomptables tiennent désormais lieu de nos passions et de nos vertus républicaines.

De là, cette légitime question du journal Le Messager : le football peut -il développer le Cameroun ? De là aussi, nos questions : A qui le sacrifice des Lions Indomptables est – il en dernier ressort consenti ? Et à quelle source d’énergie s’abreuve – t-il ? En bref les passions qui animent les lions Indomptables et celle dont ils sont entourés sont – elles des passions patriotiques?. Avant de répondre à cette série de questions, une remarque s’impose.

Dans le texte politique de Paul Biya fixé dans « pour le libéralisme communautaire », publié en 1987, le concept idéologique de la jeunesse est absent . C’est autour des années 1990 -1991, à partir de la grande performance des Lions au mondial 90 que ce concept fait son irruption dans le discours politique de Paul Biya. Le régime de Paul Biya est alors confronté à une exigence politique de grande ampleur.

Le Peuple/ Citoyen réclame une Conférence Nationale Souveraine à travers villes mortes, incivisme fiscal. L’Etat parti est fortement ébranlé, il n’est pas exagéré de dire que la performance des Lions en Italie aura sauvé in- extrémis le régime de Paul Biya. Les passions politiques et patriotiques du peuple pour la conférence nationale souveraine dans les vicissitudes historiques de sa réalisation trouvèrent désormais à s’exprimer dans le football comme illusion politique.

M. Paul Biya peut alors entretenir cette illusion en exploitant chaque victoire des Lions comme victoire du Peuple -Un , du Peuple- Parti et du parti Etat. De là , notre réponse à la question que nous nous posions : le sacrifice des Lions Indomptables, en dernier ressort est consenti pour la gloire d’un homme et de son parti unique.

A quelle source s’abreuve- t-il ? C’est moins pour la défense de la République que les Lions se déploient et plus pour le soutien d’un parti qu’il faut penser leur héroïsme. Mieux encore, l’illusion patriotique et héroïque dont les Lions nous offrent souvent une variante caricaturale ne désignerait- elle pas plutôt dans l’effondrement des passions patriotiques, le lieu de réveil des passions marchandes ?

Quels sont ces héros de la Nation qui, pour défendre l’honneur de la République exigent que leur courage et leur héroïsme soient rémunérés ? N’a- t- on pas vu les Lions poser comme condition de leur participation à la défense des couleurs de la Nation que leurs primes leur soient d’abord réglées?

Pour M. Paul Biya et ses Lions, La République est devenue une valeur d’usage, marchande. La République fut autre chose pour Mbappé Lépé, appelé Maréchal et ses camarades, qui à travers Oryx portèrent notre patriotisme à un si haut degré et se sacrifièrent pour la Patrie. Bel exemple de patriotisme !

A M. Paul Biya nous disons ceci : il faut beaucoup de temps pour être jeune. Notre jeunesse à nous et le juvénisme qui la fonde sont organiquement lié à la forte Idée que nous avons de notre Peuple qui pour nous est une valeur suprême. Cette Idée du peuple, nous l’avons fortement vécue dans les années dites de braise (1990-1991 ).

A ce Peuple/ Citoyen, nous disions alors, et nous redisons encore aujourd’hui : O ! Peuple/ Citoyen sublime ! Reçois le sacrifice de tout notre être. Heureux ceux ou celles qui sont nés au milieu de toi ! Plus heureux encore ceux et celles qui peuvent mourir pour que tu redeviennes Peuple / Citoyen/ Souverain absolu.

Yaoundé, 10 février 2005

Texte publié dans Mutations no 1343 du mardi 15 février 2005 et dans Hebdo Mardi no 012 du 02/2004. Dans le messager du 15 février 2005

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