Vous avez pris publiquement position contre la réforme des retraites. En quoi cette bataille vous apparaît-elle comme un combat « civilisationnel » ?
C’est un sujet qui me touche personnellement. J’ai été particulièrement frappé par un certain type de discours : le travail est épanouissant ; deux ans de plus, ce n’est pas si mal compte tenu de l’allongement de l’espérance de vie, etc. Mon père a commencé à travailler à 14 ans, ma mère à 16 ans. Durant toute mon enfance et mon adolescence, j’ai entendu mes parents se plaindre de leurs patrons, de leurs conditions de travail .
J’ai vu leur fatigue, leur soumission, leur colère, l’usure. Mon père s’est réveillé au milieu de la nuit pour réparer un ascenseur. Ma mère en burn-out. Les week-ends gâchés, les vacances mêmes dévorées par ces tensions. Le sentiment d’une vie volée.
Plus tard, j’ai connu moi-même des boulots ingrats, je me suis mêlé à toutes sortes de milieux professionnels. La souffrance au travail n’est pas la règle, mais elle est absolument partout. Aujourd’hui, des gens sortent de ce tunnel Covid, ils ne peuvent plus remplir leur réservoir d’essence ou leur caddie, ils se demandent s’ils pourront partir en vacances, et on leur jette cette réforme à la figure, maintenant, de cette manière aussi vicelarde (en l’embarquant dans une loi de financement de la Sécu) et brutale.
Le pouvoir n’a vraiment aucune idée de ce qui se passe dans les cœurs et les esprits pour oser de telles conneries. Ce que nous concédons de notre souveraineté individuelle à l’État ne l’autorise pas à faire ce qu’il veut du peu de temps qui nous est imparti.
On ne prive pas un peuple entier de deux ans de libre exercice de sa force sans obtenir un large assentiment de sa part. D’autant qu’il existe bien d’autres moyens d’équilibrer le système de retraite que d’alourdir la charge sur les effectifs. Globalement, il me semble que le financement de nos systèmes de solidarité collective doit être profondément repensé. Continuer à tout peser sur les effectifs, sur le travail, n’a aucun sens. Tant d’argent se fait ailleurs, dans la finance notamment.
Sans parler des 100 milliards d’évasion fiscale. Les experts vous diront que vous ne pouvez pas. C’est souvent ainsi que nous les reconnaissons. Mais un expert, c’est comme un plombier quand on refait sa salle de bain. Il commence par vous expliquer pourquoi vos désirs sont déraisonnables, votre projet impossible à réaliser. Et puis une fois qu’on lui dit « c’est pas grave, on s’en passera », il finit par le trouver.
Le gouvernement a utilisé toutes les ruses constitutionnelles. Loin de décourager les opposants, l’utilisation du 49.3 a suscité encore plus de colère et de détermination. Le mouvement social a-t-il pris une autre dimension ?
Cette séquence a mis au jour un problème majeur d’équilibre institutionnel, le fonctionnement de notre…
Lire la suite de l’article sur nouvelles-dujour.com






