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Jean-Pierre Bekolo : « ce n’est pas Kamto qui vous fait peur, c’est le système »

Dans une tribune, le réalisateur et intellectuel camerounais Jean-Pierre Bekolo livre une réflexion sans détour sur l’état de l’appareil d’État au Cameroun et la peur que suscite une éventuelle alternance incarnée par Maurice Kamto.

« À CEUX QUI ONT PEUR QUE KAMTO PRENNE LE POUVOIR

Ce qui vous inquiète, ce n’est pas tant Kamto lui-même, mais l’idée de remettre entre ses mains un appareil d’État démesuré — une machine néocoloniale, conçue à l’époque des indépendances pour neutraliser les nationalistes de l’UPC, calquée sur la Cinquième République française de De Gaulle. Un système hérité, non repensé et désormais obèse.

Alors, pour beaucoup d’entre vous, plutôt que de prendre le “risque Kamto”, il vaut mieux continuer à confier ce pouvoir absolu à Paul Biya. À un homme qui n’incarne plus réellement l’exercice du pouvoir qui ruisselle désormais autour de ministres et de réseaux d’intérêts qui gouvernent à sa place.

Mais au lieu de perpétuer cette monarchie républicaine, pourquoi ne pas en finir avec cette architecture hypertrophiée de la Présidence de la République ? Pourquoi ne pas imaginer un État moderne, démocratique — où l’on ne craindrait plus qu’un clan, une ethnie ou un camp politique ne s’accapare le pouvoir, simplement parce qu’il existe trop de pouvoir à prendre ?

Aujourd’hui, le Cameroun est enfermé dans un face-à-face stérile : d’un côté, ceux qui refusent de lâcher la super-machine d’État ; de l’autre, ceux qui veulent s’en emparer. On ne parle plus de réformes, de mise à plat du système, mais plutôt de conquête du pouvoir . Comme si la nation était un butin.

Il est triste de voir nos responsables continuer de justifier ce statu quo avec des concepts juridiques copiés de la France gaulliste — tel que ce fameux “mandat impératif” — pendant que les Français eux-mêmes réclament une sixième République.

Et vous, hauts fonctionnaires, cadres de l’administration, vous officiez dans une institution devenue anachronique, alors même que le monde se transforme sous l’effet des technologies, de l’intelligence artificielle, de nouveaux imaginaires. Vous utilisez un droit hérité de la colonisation pour éliminer des adversaires, protéger un système à bout de souffle, et prolonger l’illusion d’un pouvoir en pilotage automatique. Un système figé, avec une vision du monde d’un autre siècle.

Votre peur, c’est que quelqu’un d’autre vous remplace et fasse demain ce que vous faites aujourd’hui. Mais cette peur est une uchronie : vous regardez l’avenir avec les lunettes du passé.

Or, s’il y a bien un enjeu crucial dans cette élection, ce n’est pas le nom du prochain président, mais la fin de ce système. Ce système que vous défendez, non parce qu’il est bon, mais parce qu’il vous est familier. Et parce que vous redoutez qu’il puisse servir vos adversaires demain comme il vous sert aujourd’hui.

Mais Kamto n’est pas votre véritable adversaire. Ni même l’opposition. L’ennemi que nous avons tous en commun, c’est le temps. Le temps qui passe. Et surtout, celui qui est déjà passé ».

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