Pourquoi Isaac s’est-il laissé lier par son père Abraham, qui était sur le point de le sacrifier sur l’ordre de Dieu ? Il était dans la fleur de l’âge et son père était un vieil homme. Pourquoi ne s’est-il pas révolté, pourquoi ne s’est-il pas simplement enfui ? Que signifie cette obéissance ? En relisant les lignes où il écrit que « il n’y a pas de légitime défense contre son propre père »se demande Erri De Luca. « Est-ce que j’écris ceci ? (…) Pour bien moins que ça, j’ai désobéi à mon père, juste devant lui. » Isaac s’est laissé écraser « donner du poids » à son père, selon la formule de l’écriture qui se traduit imparfaitement par « honorer ». Abraham a rompu avec son père, mais son fils s’est résigné à son sort de victime. Entre père et fils, oppositions et communions vivent une longue histoire, dont Erri De Luca est l’écrivain. Dans cette première histoire de Grandeur nature, l’histoire du sacrifice d’Isaac est racontée aux côtés de celle de Marek (qui deviendra Marc) Chagall et de Zakhar, son père. C’est à travers le portrait de cet homme dans le « visage un peu jaune et un peu clair » qu’en 1910 il essaiera de payer sa dette. Il est à Paris et Zakhar est resté à Vitebsk.
Erri De Luca n’était pas père. « Je ne connais pas le degré profond de paternité qui produit le saut générationnel. Je ne sais pas quelle est son ampleur. » note-t-il en conclusion de la préface qu’il donne à ce recueil de récits. C’est aux mots qu’il « commettre » la tâche de le retrouver, de le dire, dans « histoires extrêmes » recueilli par celui qui est resté « nécessairement fils ». On dit l’écrivain « père » – ou l’écrivain « mère » – de ses œuvres. Erri De Luca ne cède pas à la facilité de la métaphore. Ses livres ne sont pas des substituts d’enfants. La compensation, si compensation il y a, réside dans la plantation de « beaucoup de graines dans le sol ». Les histoires pèsent leur propre poids, se suffisent à elles-mêmes, n’illustrent rien. Même si on est parfois tenté de croire le contraire : dans le Cours d’économiele texte suivant, à Naples, avec la pauvreté à ses portes, le père d’Erri apprend à ne manquer de rien, à économiser de quoi acheter des livres dont les pages sont séparées au couteau.
Dans les premières pages de Itinérairesle volume de Œuvres choisies qui apparaît en parallèle, l’auteur montre ainsi la photo de la bibliothèque paternelle, qui était aussi la chambre où il dormait « depuis le jour où je suis né jusqu’au jour où j’ai franchi la porte », il a dit. Dix-huit ans dans cette chambre « étanche »ce « abri absolu », ont fait ça « fantôme enchaîné au blanc des pages » un écrivain, né dans les luttes et sur les chantiers, qui savait écrire « le temps festif de (sa) journée ».
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