C’est une date souvent oubliée, et pourtant lourde de sens : le 4 août 1914, les premières troupes franco-africaines débarquent à Douala. Ce n’est pas seulement l’entrée du Cameroun dans la Première Guerre mondiale. C’est aussi, selon le cinéaste et intellectuel Jean-Pierre Bekolo, le point de bascule d’un monde – le début d’un bouleversement colonial qui n’épargnera ni les puissants ni les humbles.
« LE 4 AOÛT :
LA FIN DU MONDE OU LA FIN D’UN MONDE
Le 4 août,
c’est le jour où les troupes qui vont chasser pour toujours les Allemands du Cameroun débarquent à Douala.
Ce 4 août,
c’est le début, sur notre sol, de la Première Guerre mondiale, cette « guerre des Blancs » où les troupes françaises qui vont vaincre les Allemands ne sont en réalité qu’un bataillon de Congolais, tout comme les soi-disant Allemands qu’ils combattent ne sont souvent que des Camerounais engagés dans la Schutztruppe, fidèles à un ordre colonial auquel ils avaient été attachés.
Le 8 août,
soit quatre jours seulement après ce débarquement, le gouverneur allemand, Karl Ebermaier, installé à Yaoundé, ordonne l’exécution de plusieurs figures majeures de la résistance camerounaise.
Le 8 août,
Seront exécutés Rudolf Duala Manga Bell, Ngosso Din, Martin Paul Samba, Madola Ma Dimalè et bien d’autres…
Ces assassinats du 8 août
ne sont pas seulement des crimes coloniaux, ils sont des tentatives brutales d’étouffer une conscience nationale en train d’émerger.
Pourtant, la mémoire de ces résistants survivra à tous leurs bourreaux. Quel lien entre ces deux événements ?
Le débarquement le 4 et l’exécution le 8?
Était-ce une démonstration de force ? Un message de Karl Ebermaier lancé à tous les chefs africains ?
Leur tort était-il d’avoir cru qu’on pouvait défendre les intérêts des Camerounais, même en parlant allemand ? Même en étant loyal à l’occupant ?
Nous sommes en 1914.
Le 25 décembre 1915,
les Allemands quittent Yaoundé avec à leur tête Karl Ebermaier. Commence alors un exode quasi biblique : plus de 20 000 Camerounais prennent la route vers l’exil avec leurs maîtres allemands déchus. Parmi eux, des chefs, des soldats, des familles entières. Charles Atangana, chef des Ewondo, figure majeure de l’administration indigène allemande, qui avait bâti toute son autorité sur sa proximité avec le régime, comprend que le pouvoir change de mains. Plutôt que de se soumettre aux Français ou aux Britanniques, il choisit de suivre les Allemands dans leur retraite, accompagné de dizaines d’autres chefs, de leurs femmes, enfants, musiciens, catéchistes et serviteurs.
Ils marchent à travers marécages, rivières, collines, forêts infestées de moustiques, portant tout ce qu’ils peuvent sauver de leur monde en train de mourir. Leur destination : Bata, en Guinée espagnole, territoire déclaré neutre pendant la guerre. Hommes, femmes, enfants, chevaux, ânes, une société entière en fuite, dans la boue, la faim, la peur et la maladie. Un monde s’en va.
Nanga Eboko, l’un des plus puissants chefs traditionnels du centre Cameroun, fidèle parmi les fidèles du régime allemand, est de cette traversée. Il ne survivra pas au voyage. Il meurt à Bata, loin de ses terres, brisé par la faim et l’humiliation, et y est enterré en exil, comme une métaphore de tout un peuple déraciné.
Quand, au début de l’année 1916, les fugitifs atteignent enfin le sol espagnol, ce n’est pas une victoire. C’est la fin d’un monde. Le monde allemand, avec ses privilèges, sa discipline, ses injustices, mais aussi sa cohérence et sa logique, s’est effondré. Les réfugiés n’ont plus de patrie, plus d’autorité légitime, plus de cap. Ce sont des Kamerunais sans Kamerun, exilés par l’Histoire, ballottés entre les empires.
Demain, nous serons le 4 août ici au Cameroun.
Nous sommes en 2025. Cent-dix ans après.
Ce 4 août sera-t-il lui aussi le début de la fin du monde ?
Ou la fin d’un monde ? »







