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Pr. Kaptue Noche Lazare : le bubinga immortel

“Le bubinga est un arbre d’essence rare qui trône majestueusement dans la forêt tropicale. Il faut des typhons d’une rare puissance destructrice ou des braconniers de la violence de la pandémie qui décime la planète pour déraciner et abattre ce géant de la forêt et de la montagne. En effet, le géant est tombé de tout son port majestueux.

C’est le spectacle que vit depuis le 12 avril 2021_avec stupéfaction et consternation l’ensemble de la communauté de l’université camerounaise à l’annonce du décès du Pr. Lazare Kaptue Noche.

Effectivement, l’université camerounaise dans sa diversité culturelle et sociologique n’avait que rarement hébergé en son sein une personnalité de la stature de l’homme qui recevra les 29 et 30 avril 2021 des hommages académiques successifs de deux universités différentes, l’une publique, l’université de Yaoundé I et l’autre privée, l’université des Montagnes qu’il a contribué à créer de toutes pièces.

L’auteur de ces pages se prévaut avec humilité d’une longue amitié et d’une relation privilégiée, tissée depuis 1982 dans les arcanes de l’hôpital central de Yaoundé et dans tout le parcours exceptionnel de cet homme de prodige. Il parle du modèle dé patriote, de l’homme de science humble et généreux, du bâtisseur infatigable et du citoyen visionnaire qu’il a eu le privilège de connaître.

Des origines modestes à l’éclosion du talent à l’école des Frères des Ecoles chrétiennes

Le jeune Lazare est né en 1939 en réalité à Demdeng près de Bandjoun mais reçut pour les besoins de la cause son acte de naissance à Mbanga, petite bourgade coloniale dont l’essor tenait principalement à la culture du café, au pied des monts Manengouba, Département du Moungo. Il est issu de la famille polygamique de son père, papa Noche joseph dont on se souvient dans la contrée qu’il était un fameux charpentier de toitures en paille de l’architecture bamiléké de l’époque. Le patronyme de Kaptue lui vint de son oncle conformément a cette pratique coutumière de l’ethnie bandjoun qui voulait que l’enfant portât le nom d’une personne d’estime de son géniteur.

Sa mère Marna Jeanne Mota, seconde épouse de son père, s’était chargée d’élever Lazare et son frère et ses deux soeurs co-utérins à la sueur de son front, c’est-à-dire dans des conditions difficiles pour l’époque. Dans ces conditions modestes, Marna Mota s’était battue comme une amazone pour faire inscrire son fils dans l’école primaire catholique St André de Mbanga. C’est ici, entre 1945 et 1952, qu’avaient éclos les facultés supérieures du jeune Lazare qui fut aussitôt remarqué et encadré par ses enseignants missionnaires.

Ce sont ces derniers qui conduisirent son encadrement et, son inscription au prestigieux collège Vogt des frères des écoles chrétiennes de Yaoundé. Dans cet établissement secondaire d’excellente réputation, entre 1952 et 1958, il fit partie de l’écurie d’autres grands noms de la pépinière des futures élites de la république en gestation comme Joseph Mbede, Abondo Antoine, Etoundi Mani Ewondo, Laurent Esso, etc…

C’est aussi dans ce sérail qu’il fit la découverte des grands noms de l’histoire de l’Afrique en lutte pour son indépendance : Lumumba, Kwame Nkrumah, Houphouet-Boigny, Um Nyobe. Ses auteurs préférés à cet âge étaient ceux qui racontaient la dramaturgie coloniale et l’épopée des tragédies de la race noire : Mongo Beti, Ferdinand Oyono, Chinua Achebe, etc…. Ainsi, il ne manquait pas de confier volontiers qu’il fut bouleversé par Camara Laye, l’auteur du mythique roman « L’enfant noir ».

Cet auteur, disait-il, avait brisé son émotivité avec son poème « A ma mère » : « Femme noire, femme africaine, Ô toi ma mère, Merci, merci pour tout ce que tu fis pour moi, Ton fils si loin, si près de toi. » Ce beau poème de Camara Laye devait certainement lui faire penser aux sacrifices de sa propre mère Ma Mota Jeanne ci-dessus évoquée et dont le rôle fut si crucial dans son destin d’enfant et d’adolescent.

Le Bac et la bourse pour les études de médecine en France

C’est par un concours exceptionnel de circonstances que le jeune Lazare Kaptue muni de son diplôme de Baccalauréat Sciences expérimentales et de son attestation de bourse française qu’il atterrissait en 1960 à Paris pour entreprendre ses études de médecine. Faute de place dans les facultés parisiennes le jeune boursier fut plutôt orienté vers la faculté de médecine de Toulouse.

De 1960 à 1967, le jeune Lazare Kaptué Noche concentré sur l’objet de ses études médicales effectua un parcours sans faute pour décrocher en 1967 son doctorat en médecine à l’Université de Paris. On ne lui connut que deux passions : la photographie et le football. Non satisfait de ces performances académiques, il complétait ce brillant parcours par des formations complémentaires qui lui valurent des certificats en immuno-hématologie, en microbiologie et virologie ainsi qu’en hématologie générale.

Lors de ces incubations académiques successives il avait eu l’opportunité de travailler avec de grands maîtres de l’hématologie française tels que le Pr Jean Bernard et le Pr Jacques Ruffié qui l’adoptèrent et l’incitèrent à choisir la voie de l’enseignement et de la recherche. C’est tout naturellement qu’après avoir exercé à l’Hôpital Cochin de Paris, le Dr Kaptue Lazare réussissait brillamment au concours de l’agrégation option immuno-hématologie en 1973.

L’appel du pays et le retour du patriote au Cameroun

Doté de ce capital exceptionnel de connaissances et de compétences de haute qualité et sans attendre son reste en France, le jeune professeur agrégé d’immuno-hématplogie choisit imperturbable de rentrer au Cameroun. C’était évidemment pour participer à la gigantesque oeuvre de construction de son pays en manque cruel de ressources humaines de qualité. Il fut immédiatement recruté au ministère de la santé et affecté à l’Hôpital Central de Yaoundé.

En même temps, le Professeur Kaptue rejoignait l’escadrille des premiers enseignants camerounais du fameux Centre Universitaire des Sciences de la Santé (Cuss) de l’Université de Yaoundé. C’est sous la houlette d’un autre titan des temps post-coloniaux, le Professeur Gottlieb Monekosso, qu’il se consacrera avec ses autres collègues à donner ses lettres de noblesse au Cuss qui devait devenir en 1993 la Faculté de médecine et des sciences biomédicales (FMSE3) de l’Université de Yaoundé I.

En même temps qu’il se voyait confier la chaire du département de microbiologie, parasitologie, hématologie et immunologie, c’est à lui que l’hôpital Central de Yaoundé devait la création de sa première banque de sang et du service des maladies des « anémies à hématies falciformes » encore appelée « drépanocytose ». Des milliers de familles et des centaines d’adultes atteints de cette maladie héréditaire n’avaient jamais oublié à ce jour le « bon professeur Kaptue » qui leur avait donné tant d’espoirs et de bons soins dans la plus totale gratuité.

Cette étape conjointe de l’hôpital Central de Yaoundé et de la FMSB n’était que le début d’une longue et brillante carrière académique, scientifique et administrative tant au plan national qu’international. Il en profita pour former de nombreux émules parmi lesquels on peut citer le regretté Dr Monny Lobe Marcel, le Dr. Tapko Jean-Baptiste, les professeurs Doré Mba-nya et Tayou du CHU de Yaoundé. Ainsi devait-il, sur cette foulée, être promu au poste stratégique de directeur de la santé puis d’inspecteur général au ministère de la santé.

Le pèlerin et l’architecte de la lutte contre le HIV/Sida

Quand en 1987 la Cameroun fit face à son tour à la pandémie du HIV/Sida, personne dans le pays et en Afrique Centrale n’était mieux armé que le Professeur Kaptue pour conduire la lutte contre ce fléau. Fort de ses recherches mondialement connues sur le génome du virus de l’immunodéficience simienne qui lui valurent une reconnaissance internationale sur le brevet de cette découverte, le chercheur prolifique engrangeait des responsabilités et parcourait le monde de congrès en congrès sur le HIV/Sida.

L’obsession était toujours la même : porter la voix du Cameroun et de l’Afrique sur la scène internationale et développer un puissant plaidoyer en faveur de la recherche sur le Sida en Afrique et pour le financement de la prise en charge des personnes vivant avec le VIH dans le continent et notre pays. C’est au cours de cette bataille qu’il avait profité pour former de nombreux autres jeunes émules au Cameroun et en Afrique centrale parmi lesquels on peut citer le Dr Zekeng Léopold, le Dr Roger Salla, le Dr Ndembi, et d’autres aspirés par la fuite des cerveaux.

Cet homme de science avait aussi développé une intense activité de collaboration scientifique transversale au sein de la FMSB et hors d’elle. Qui pouvait ignorer la fructueuse collaboration qu’il avait initiée avec d’autres grands du temple de la médecine comme le Pr Same Ekobo dans le paludisme, le regretté Pr. Daniel Lantum en Santé publique, le Pr Rose Leke, immunologiste de réputation mondiale ou encore le Pr Jeanne Ngogang, biochimiste médicale qu’il entrainera dans son sillage à l’Université des Montagnes ?

Le titan et les travaux d’Hercules de l’université des Montagnes

la création en 2000 de l’université des Montagnes restera dans l’histoire de notre pays l’œuvre qui portera à jamais l’empreinte indélébile de ce titan de l’initiative privée en matière de formation des jeunes. Il fallait en effet de l’audace, de la volonté et de l’opiniâtreté pour vaincre et remettre en cause le sacro-saint dogme du monopole de l’Etat sur la formation universitaire et particulièrement dans le domaine des sciences de la santé.

Toujours est-il qu’avec un noyau dur de frères et d’amis fidèles réunis dans l’Association pour l’Education et le Développement (AED) cet homme avait mûri patiemment et avec détermination le projet de création de cette université sortie du moule traditionnel. On ne saura jamais d’où et quand avait effectivement germé l’idée qui a révolutionné le jardin de la formation universitaire au Cameroun et en Afrique sub-saharienne postcoloniale. Depuis lors en effet, l’idée avait fait des émules en RDC, au Sénégal, au Bénin, au Tchad, etc…

Quand l’auteur de ces pages l’interrogeait à ce sujet, celui-ci le renvoyait à cette pensée de Nelson Mandela :”J’ai appris que le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de la vaincre.” Ou encore “Cela semble toujours impossible, jusqu’à ce qu’on le fasse.”

Il avait fallu en effet du génie et des trésors de patience et une capacité exceptionnelle de conviction pour obtenir l’acquisitjon du site qui fait la fierté de Sa Majesté Njimoluh Seydou, le chef Supérieur Bagangte donateur visionnaire, celle de la région de l’Ouest et celle de tout le Cameroun aux yeux des africains et des partenaires internationaux.

Il en avait fallu encore plus pour réunir toutes ces bonnes volontés qui avaient accepté souvent bénévolement de se porter au secours et de doter cette jeune et originale université privée d’un corps enseignant de haute qualité depuis l’Europe, la RDC, le Bénin, sans oublier la fougue enthousiaste de la diaspora africaine et camerounaise.

21 ans après la création au forceps de l’université des Montagnes, les résultats crèvent les yeux et les travaux d’Hercules rendent hommage à l’initiateur et au visionnaire, le Professeur Lazare Kaptue.

L’héritage qui reste

Il est certain que le tronc du bubinga, couché sur le lit de deux universités camerounaises publique et privée, rappelle l’image du géant de Gulliver au milieu des Lilliputiens de Jonathan Swift. En effet, le géant Kaptue à l’instar de celui de Gulliver laisse un redoutable défi à toute la communauté camerounaise qui, non relevé par la jeunesse, risque de faire de tous les universitaires camerounais de lilliputiens des temps modernes.

Le défi est celui de pérenniser cette œuvre historique, une université privée sortie du génie créateur d’un visionnaire, créée de toutes pièces en rupture avec les schémas post coloniaux et en synergie avec d’autres citoyens camerounais.

L’autre défi est celui de l’Etat dont l’obligation morale est de protéger cet acquis de la Nation contre vents et marées.

Le petit garçon de Mbanga est devenu la personnification des grandes valeurs qui ont construit d’autres grandes nations : le patriotisme, le courage, le culte de l’excellence, l’humilité, la patience et l’obstination dans l’effort.

Kaptue Noche Lazare n’est plus de ce monde. Il a payé sa dette à son pays. Il appartient désormais au monde des Immortels de ce beau pays qu’il a tant aimé.

Pr. Tetanye Ekoe, Doyen honoraire de la FMSB de l’Université de Yaoundé 1 Ancien vice-président de l’Ordre des médecins du Cameroun

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