Cameroun Actuel

Mines artisanales à l’Est du Cameroun : surexploités, le Lom et la Kadei se vident de leurs espèces aquatiques

En quête de l’or, des entreprises sans existence légale remuent le lit de ces fleuves, quand elles ne les utilisent pas comme des exutoires, provoquant la déviation de leur cours, la pollution, la migration ou la disparition des poissons et hippopotames.

Ce matin du dimanche 17 janvier 2021, au moment où nous effectuons la descente sur les berges du Lom, dont les eaux, en amont, sont situées à 3,5 kilomètres du centre-ville de l’arrondissement de Bétaré-Oya, dans la région de l’Est du Cameroun, aucune machine des entreprises d’exploitation artisanale semi mécanisée de l’or n’est déployée dans le lit fluvial.

Cependant, les dégâts laissés il y a plus d’un an, par ces engins, qui ont été redéployés sur la terre ferme ou dans d’autres – contrées, sont visibles. Des dunes de sable fin ou granulé, apparentées à des îlots, forment des monticules dans le lit fluvial, provoquant la déviation du cours d’eau. Elles résultent de l’exploitation abusive et « sauvage » du site minier par certaines entreprises minières implantées ici il y a quelques années. Au cours de la période d’exploitation, ces entreprises ont creusé et remué le bas-fond fluvial à la recherche de l’or.

Abdouramane Makaila, alias « Bringam », s’emploie au quotidien à faciliter la traversée aux orpailleurs qui payent chacun 200F CFA pour se rendre d’une rive à l’autre. « Ils vont dans les sites miniers, affirme l’ancien pêcheur. Mais il n’y a plus assez de monde ici comme avant, parce que l’or a diminué. Il y a des jours où à peine 20 personnes traversent. Et il y en a d’autres où je ne gagne pas plus de 2000F CFA. »

Le piroguier qui nous promène dans le fleuve, a été pêcheur pendant quatre années d’affilée en aval du Lom, où le gouvernement a procédé, le 18 janvier, à la pose la première pierre en vue de la construction d’un pont. Cela fait deux mois qu’il a migré vers l’activité de « passeur », dont le rendement a baissé à cause de l’épuisement des’ réserves d’or et du départ de certaines entreprises vers d’autres sites plus rentables. « J’ai abandonné la pêche parce qu’il n’y avait plus assez de poissons », déclare-t-il-

De la pêche à l’agriculture

Djarlaouna, lui, continue de pêcher en dépit de la pénurie des ressources halieutiques. Toutefois, il est de temps en temps obligé d’alterner l’activité piscicole qu’il pratique depuis l’âge de sept ans, avec l’agriculture. Le menton encombré d’une touffe de barbe mal entretenue, une cigarette au bout de ses doigts rendus rugueux par les travaux manuels, cet homme qui sera âgé de 49 ans le 29 juin, garde le souvenir de son premier jour de pêche artisanale dans le Lom aval, situé à 12 km du centre-ville de Bc:aré-Oya C’était le 24 octobre 2016. « Il n’y avait pas ces pirogues, mais juste le bac pour la traversée.

Quand je jetais le filet à l’eau, j’en sortais avec des poissons d’une valeur de 50 000F CFA et plus », dit-il en montrant du doigt des pirogues faisant des va-et-vient entre deux rives, ainsi que des vestiges de deux maisons en parpaings, de moitié démolies. Ce sont, d’après ce pêcheur très rigolard, les seuls bâtiments qui existaient avant l’aménagement du site où prospère, en plein air, le petit commerce de bière, de brochettes de viande et de poisson frais en très petite quantité. Depuis février 2017, toute l’activité piscicole artisanale s’est effondrée, à en croire Djarlaouna.

Doko Samaki, notable à la chefferie de Mali, village situé en amont du Lom, a connu, lui aussi, cette période faste. « Autrefois, la pêche constituait 60% des occupations des riverains. On pouvait vendre du poisson pour près de 150 000F CFA. Mais aujourd’hui, c’est à peine si l’on peut faire des ventes de 25 000F. Lorsqu’on a démarré la construction du barrage de Lom-Pangar, on s’est dit qu’il y aura . beaucoup de poissons; Mais les Chinois sont arrivés, ils ont exploité la nappe de gravier, les cailloux et les pierres sous le fleuve, où les poissons déposaient des œufs. Quand ils ont fini d’exploiter, ils sont partis ailleurs. » Pourtant, une poignée de ces expatriés sont toujours en activité sur la terre ferme en aval du Lom, de l’autre côté de la rive.

Les « mbengou » ont disparu de la Kadéi

Les mois de janvier, février et mars sont d’habitude propices à la pêche traditionnelle dans la Kadéi, un autre fleuve qui puise sa source sur les hauteurs du « château d’eau » que constitue la région -septentrionale de l’Ada-maoua. Ils le sont aussi dans les rivières Yengou, Mbil et Amorce-len, dont certaines constituent des affluents de la Kadéi. Des cours d’qpu qui « nourrissaient nos parents », d’après le pêcheur Daniel Djendi, chef du village Ndogbwo I, situé après le pont sur la Kadei lorsque l’on vient de Bertoua, la capitale régionale. Depuis la migration des Chinois à Batouri en quête de nouveaux sites miniers, en août 2019, en provenance de Colo-mine et de Bétaré-Ova, où ils ont laissé des trous miniers derrière eux, ces trois premiers mois de l’année ne sont plus si différents des neuf autres : la pèche est quasi infructueuse. « Tous les cours d’eau sont fermés. Il n’y a plus d’endroit où pêcher », déplore Daniel Djendi, vêtu d’un tricot rouge.

Les activités minières dans la Kadéi, aussi bien au niveau de Batouri que de Malewa, où le lit fluvial a été dévié et perturbé sur près de 20 km, ont entraîné la rareté ou la disparition de certaines ressources halieutiques. Comme le ” mbengou “, une variété de poisson très savoureuse, spécifique à ce bassin piscicole selon Zokota Betare, chef de 3ème degré de Mokolo-Yoko, un quartier riverain du Yengou à Batouri. « Avant, on pouvait pêcher jusqu’à deux cuvettes de mbengou un soir », se souvient Daniel Djendi, qui pointe un doigt accusateur aussi sur les larges filets de pêche, dits “de grand calibre”, prohibés, mais toujours utilisés par certains pêcheurs qui enfreignent impunément la loi en vigueur dans le secteur de la pêche.

Les autres espèces aquatiques ont également diminué ou sont en voie de l’être, sous l’effet nocif de ces pratiques illicites. « C’est par occasion qu’on pêche un gros poisson. Parfois quand ori s’applique, on peut ramener du fleuve 10 kg de poisson », affirme Daniel Djendi. Assis dans sa cour ce vendredi 15 janvier, le chef de Ndogbwo f, qui a pêché lundi, envisage une autre descente samedi dans les eaux péu agitées de la Kadéi, en compagnie des çnfants.

Il évoque avec beaucoup d’amertume et de nostalgie cette époque, lointaine, où leurs poissons étaient vendus jusqu’à Tuki, Bandawe, Tikani, voire Bertoua. Une cuvette de poisson était alors écoulée à 25 000F CFA. « Présentement on peut taxer une petite assiette du poisson de ce genre à 7 000F, alors que c’était 2 000F il y a quelque temps. »

Eaux polluées, hippopotames en danger

L’expert minier Pierre Nané Nané ajoute à la liste des espèces animales aquatiques menacées de disparition, les hippopotames, dont quelques spécimens ont été retrouvés morts il y a environ deux mois dans les mares de Lala, le long de la Kadéi, du fait de la perturbation de l’écosystème aquatique. « Cette affaire a fait beaucoup de bruit parce que, du fait des déviations de cours d’eau, on a dû perturber le lit naturel de ces hippopotames qui se sont retrouvés abandonnés et ont perdu la vie. »

La faute aussi à la pollution générée par l’exploitation minière artisanale, semi mécanisée dans le lit de la Kadéi et de ses affluents. « La couleur de l’eau a changé. L’eau est sale et on ne sait pas où les poissons vont se cacher. La pêche a baissé parce que les riverains ne la pratiquent plus assez », regrette Daniel Djendi.

Ce samedi 16 janvier, Lucien (prénom d’emprunt) supervise la traversée des voyageurs ralliant les deux rives de la Kadéi, dans le village Bakombele, près de Mbendissola, deux autres campements de pêche situés à une vingtaine de kilomètres en aval de Batouri. Ceux en provenance de Batouri regagnent l’autre rive, où ils reprendront l’étroite route en latérite pour se rendre à Mbang et dans d’autres villages.

En panne, le bac assurant la traversée flotte dans les eaux rendues rouge-brique par la boue de latérite issue du lavage de l’or plus en amont. Cet après-midi, un enfant nu en quête de poissons, rame à bord d’une petite pirogue, en tâchant de ‘ne pas trop s’éloigner de l’unique pirogue assurant la traversée des personnes et des charges aussi lourdes que des motocyclettes.

Un cadre technique d’une entreprise chinoise nous a avoué, sous anonymat, que cette pollution est due au lavage de l’or dans les villages en amont du fleuve. « Comme pour laver l’or on a besoin de l’eau, les installations des engins se font près des cours d’eau. Et quand on lave, les déchets peuvent rentrer dans ces eaux souillées qui sont ensuite drainées dans d’autres rivières qui, à leur tour iront se déverser dans la grande Kadéi. »

Les groupements villageois situés en aval ne peuvent qu’en souffrir. Surtout que, déplore l’expert Nané Nané, ces entreprises minières utilisent le mercure et le cyanure pour le lavage des poussières d’or. Des substances nocives à la santé, même si d’après l’expert, qui se réfère à une récente étude menée par le Projet de renforcement des capacités dans le secteur minier (Precasem), la menace de ces substances chimiques dangereuses pour les eaux continentales camerounaises n’a pas encore atteint le seuil alarmant.

Des entreprises fictives dans l’illégalité

Le législateur camerounais par le truchement de la loi n” 96/12 du 5 août 1996, portant loi-cadre relative à la gestion de l’environnement, a prévu en son chapitre 3, le principe du « pollueur-payeur ». En vertu duquel, la remise en l’état des’sites pollués et les frais y afférents incombent au pollueur.

De même, le principe de la responsabilité veut que « toute personne qui, par son action, crée des conditions de nature à porter atteinte à la santé de l’homme et de l’environnement, [soit] tenue d’en assurer ou d’en faire assurerl’élimination dans les conditions propres à éviter lesdits effets ». Plus loin, l’article 29 de la section 2, libellée « de la protection des eaux continentales et des plaipes d’inondations », stipule : « Sont interdits (…) les déversements, écoulements, rejets, dépôts, directs ou indirects, de toute nature et, plus généralement, tout fait susceptible de provoquer la dégradation des eaux superficielles ou souterraines en modifiant leurs caractéristiques physiques, chimiques, biologiques ou bactériologiques. »

Nous avons contacté le coordonnateur du Programme « Appui au développement de l’activité minière » (Capam) à Bétaré-Oya (département du Lom et Djérem), tout comme le délégué départemental du ministère des Mines, de l’industrie et du Développement technologique (Minmidt) de la Kadei, qui n’ont pas Souhaité se prononcer sur la question (le premier, nous a prié de solliciter une autorisation préalable de sa hiérarchie, le Minmidt).

En revanche, nous avons appris des riverains des villages de pêche que le délégué régional des Mines y effectue de temps en temps des descentes de routine pour toucher du doigt la réalité. Interpellé plusieurs fois par ces riverains redoutant la disparition de leur activité traditionnelle, il leur a fait savoir, selon Daniel Djendi, que l’exploitation des cours d’eau est assujettie à l’obtention préalable d’un permis supplémentaire.

Or daprès rexpert mimer Pierre Nané Nané, aucune de ces entreprises ne possède d’autorisation d’exploitation. Car, en l’absence de décret d’application du code minier de 2016, les autorisations d’exploitation artisanale ne sont délivrées, pour le moment, qu’aux personnes physiques de nationalité camerounaise. Lesquelles revendent ces permis aux expatriés disposant de moyens mécanisés. D’où le caractère fictif des entreprises (plutôt que des sociétés dûment enregistrées) que ceux-ci mettent en place.

Le chef du projet Mines, Environnement, Santé et Société (ProMess), Justin Landry Chekoua, soutient que l’exploi-, tation des cours d’eau est récurrente alors même que la plupart dè ces entreprises « n’ont pas de nom ou changent de nom ‘tous les jours ». Toutes choses qui posent un problème de transparence dans l’industrie extractive. « Même quand nous en avons les noms, nous ne pouvons pas vous dire que telle entreprise exploite ici et telle autre là-bas », déplore-t-il.

Le chef du village Ndogbow I espère tout de même que la création par un décret présidentiel, le 14 décembre 2020, de la Société nationale des Mines (Sonamines), apportera un début de solution à leurs problèmes. Cette institution à capitaux publics, avec la possibilité d’ouverture aux capitaux privés, aura pour mission de développer et de promouvoir le secteur minier et de gérer les intérêts de l’Etat dans ce domaine.

Le Jour

Partager

Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin
Share on whatsapp
Share on telegram
Share on email

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Lire aussi

“Tentative d’homosexualité” : les avocats de Shakiro et Patricia vont faire appel

“Tentative d’homosexualité” : les avocats de Shakiro et Patricia vont faire appel

Les défenseurs des droits de l'homme au Cameroun ont condamné la peine de cinq ans de prison prononcée à l'encontre de deux femmes transgenres pour "tentative d'homosexualité" et outrage public à la pudeur. L'avocat des deux femmes, qui ont été arrêtées pour avoir porté des vêtements féminins dans un restaurant, a déclaré qu'elles préparaient un appel. Dans une déclaration, Human...

Le Cameroun accueillera l’AfroBasket féminin 2021

Le Cameroun accueillera l’AfroBasket féminin 2021

Le Cameroun a été désigné par FIBA Afrique pour abriter l'AfroBasket féminin 2021. La compétition se déroulera au palais des sports de Yaoundé du 17 au 26 septembre prochain. L'annonce a été faite après la signature de l'accord d'accueil par le ministre camerounais des Sports, Kombi Mouelle, au nom du gouvernement camerounais. Le tournoi revient à Yaoundé pour la première...

Un incendie dans les locaux de Vision 4 à Yaoundé

“La forte pluie” à l’origine de l’incendie à Vision 4

Dans un communiqué radiopresse signé ce 13 mai par le chef de la division de la Communication du groupe l’Anecdote, l’on apprend que ledit incendie aurait été causé par la forte pluie. La nouvelle a vite fait le tour de la ville de Yaoundé et des réseaux sociaux. Un feu s’est déclaré dans le bâtiment abritant le groupe l’Anecdote à...

Covid-19 et Présidence : couacs et péchés capitaux de la Task force

Covid-19 et Présidence : couacs et péchés capitaux de la Task force

En s'arrogeant l'exclusivité de l'attribution des marchés, le casting des entreprises, le comptage des matériels, la présidence met en déroute le premier ministre, transforme le Minsanté en une simple caisse d'enregistrement, le ministre en garçon de course. Une correspondance du Minetat/Sgpr adressée le 20 avril 2021 au Ministre de la santé publique frappée de la mention « Très urgent »...