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Au Cameroun : l’unité nationale en crise

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Au Cameroun : l’unité nationale en crise

Au Cameroun : l’unité nationale en crise

Depuis quelques années, le tribalisme a pris des proportions inégalées dans l’espace public camerounais au point où on ne peut plus le ravaler au rang des faits divers. S’il est très marqué dans les réseaux sociaux où les acteurs de cette sauvagerie sont masqués par l’écran, il n’en demeure pas moins que des propos et des attitudes tribalistes sont régulièrement tenus par des personnalités publiques bien connues-sans que les pouvoirs publics en place ne montrent une réelle détermination à coînbattre un tel mal capable de compromettre l’avenir même de notre pays.

Au lendemain de l’élection présidentielle d’octobre 2018, j’avais publié dans un journal bien connu de la Place, Le Jour N°271, Cameroun, la dérive inquiétante et l’ethno-tribalisme. Dans cet article, j’entrevoyais déjà ce qui était en train de se préparer et qu’on voit aujourd’hui avec le plus grand des malheurs et la plus grande des douleurs pour un pays comme le nôtre, riche de sa diversité et qui devrait en être en principe fier, et en tirer le meilleur de chacune des composantes qui constitue le peuple camerounais. Le Cameroun, une mosaïque humaine mise en opposition par le projet colonial.

Sur un plan humain, le Cameroun est une mosaïque de tribus, une mosaïque de peuples parfois plus ou moins apparentés, parfois plus ou moins distantes ou différentes, mais de qui on peut tirer le meilleur parti pour en faire une belle équipe, pour en faire une équipe qui gagne. On a qu’à voir la richesse individuelle de chaque communauté du Cameroun pour s’en rendre compte. Du Nord au .Sud, de l’Est à l’Ouest, le Cameroun, véritable résumé de l’Afrique est un donné à voir fant géographiquement, culturellement qu’humainement.

Un peintre ou un poète y verrait un véritable arc-en-ciel. Pourtant, cet arc-en-ciel salué par nombre de visiteurs, les uns aussi célèbres que les autres a de sérieux problèmes pour s’harmoniser. On peut donc se demander pour s’exclamer mais d’où est parti ce problème?

Avant 1884, le Cameroun n’existe pas avec les frontières qu’on lui connait aujourd’hui. Les peuples de ce qui va devenir le Cameroun eux existent réellement depuis des millénaires. Ils entretiennent alors entre eux des rapports plus ou moins cordiaux pour ceux qui sont en contacts. Ceux qui ne se connaissent pas et qui n’ont pas de contacts ne pouvant avoir aucun problème. Les mariages diplomatiques et interethniques surtout chez des peuples pour lesquels l’exogamie est la règle se passent plus ou moins normalement.

D’ailleurs, si chacun avait le courage de remonter son arbre généalogique sur au moins trois siècles pour ceux qui en sont capables, ils auraient la joie ou alors la surprise de découvrir que dans leurs gènes coulent beaucoup de peuples du Cameroun qui sont aujourd’hui pour une raison ou pour une autre honnis ou qui se mitraillent réciproquement dans des joutes tribalistes de très mauvais goûts. Mais ce problème de tribalisme a bien une cause ou alors a bien une origine : la colonisation.

Le principe colonial fondé sur la philosophie diviser pour mieux régner a eu ceci de pernicieux qu’on a créé en chacune des tribus du Cameroun une ferme de regard de méfiance et d’opposition aux autres. Alors ça venait un peu exacerber certaines petites tensions mineures que tous les peuples du monde connaissent quand ils cohabitent. Ce qui fait que, on a hiérarchisé les populations camerounaises en tribu et en domaine de compétence comme si c’était prédéfini. Les Bamilékés ont été taxés de grands commerçants et il fallait qu’ils en restent là.

Les populations du Nord Cameroun qu’on a uniformisé alors que ça ne rend pas compte de la réalité ont été peintes comme des populations aptes à diriger des autres, tout comme les populations Béti ou Ekang du centre et sud Cameroun qu’on a prédéfini comme des populations « intelligentes, capables de pouvoir diriger les autres ». Voilà comment est-ce qu’on a créé de manière caricaturale une forme de schématisation des peuples du Cameroun.

Une schématisation néfaste à la construction de l’unité nationale du pays. Indépendance, conservation de préjugés tribaux, répression des nationalistes L’accession à l’indépendance n’a pas ôté les préjugés tribaux construits pendant la colonisation. Surtout sur les questions de pouvoir. Certains groupes sont alors victimes de nombreux préjugés qui laissent croire qu’ils sont tout simplement méchants et qu’ils n’aiment pas la nation et encore moins la paix. Parmi les plus ostracisés se trouvent en première ligne tous ceux qui se sont opposés sans faille à la colonisation et à la qualité des indépendances obtenues. Ainsi, les Basa et les Bamiléké se retrouvent en très bonne place.

Avec la réunification, se greffe à la liste des stigmatisés les anglophones comme s’il y a une tribu anglophone. Parce qu’ils ont tendance à revendiquer ce qu’ils considèrent comme droit, chose inadmissible pendant la colonisation, ils ont été présentés comme des contestataires. On en arrive donc à une situation où on s’est structuré plus à partir du regard de l’extérieur qu’en fonction de celui de l’intérieur.

Le pouvoir post colonial va donc mâter ces « récalcitrants » comme il se doit, et les seuls médias publics existants vont aider à construire l’image qu’on a d’eux. Personne ne peut oublier les propos de Lamberton sur le peuple bamiléké. « Le Cameroun s’engage dans l’indépendance avec un caillou dans sa chaussure ». vision qui a été disséminé à travers les populations dans un processus qu’on ne connait pas et qui a donné ce que ça a donné aujourd’hui. On ne peut pas non plus oublier les propos de Jacques Foccard révélés par François Xavier dans Foccard parle sur la méfiance que la France avait des populations dites anglophones. Une fois de plus on a commencé à se structurer de l’intérieur à partir du regard extérieur.

Ahmadou Ahidjo de l’incestueuse collaboration avec la France à la volonté ferme de résoudre la crise de l’Unité Nationale Ahidjo arrive à la tête du Cameroun avec une plaie nauséabonde impossible à masquer.

Pendant la lutte pour les indépendances, il n’est ni plus ni moins que l’adversaire de ceux qui luttent pour la libération du Cameroun. Après les indépendances, il continu avec hargne la lutte contre les nationalistes. La « pacification » de la région des Bamiléké où le maquis des nationalistes fait rage en est une illustration ( Voir Kame-run. Une guerre cachée aux origines de la Françafrique 1948-1971). Pour cela, il est fortement soupçonné’d’être piloté depuis Paris dont on connait les méthodes d’administration fondées sur l’élection de certaines tribus au détriment d’autres.

D’ailleurs pour illustrer ce handicap de non et d’anti nationaliste, jean François Bayard a ces lignes sans concession : « la situation de M. Ahidjo est assez précaire lorsque l’indépendance du pays est proclamée, le premier janvier 1960. Le premier ministre ne représente que le nord Foulbé et musulman, et aucune lutte anticolonialiste ne fait de lui une figure nationale ni ne vient compenser le soutien qu’il a reçu de la France … il n’a aucun passé de combattant africain »(J. F. Bayart, l’Union Nationale Camerounaise, in Revue Française de Science Politique, N° 4,1970, p. 689).

Sur ce point, il ne peut qu’être perçu comme le continuateur de cette politique d’opposition entre tribus que Um Nyobè fustigiait en ces termes dans une lettre adressée à André Marie Mbida en 1957. Prenant conscience du problème et sachant qu’il a donné son onction pour que les nationalistes soient abattus pendant leur lutte pour la libération du Cameroun, Ahidjo va donc faire de l’unité nationale son plus grand combat pour l’émancipation du Cameroun. Tout en renforçant son pouvoir avec le. parti unique qu’il institut en 1966, il élabore un intéressant discours sur l’unité nationale.

Déjà, mis à part l’UPC, comme le reconnaissaient unanimement les observateurs avertis de l’époque, tous les autres partis étaient des partis tribaux. En réalité, ces partis administratifs furent créés ou suscités par la France juste pour briser l’UPC. Pour se faire, il fallait leurs donner une coloration tribale. De ce fait, le Parti Des Camerounais devenait dès sa création Ewondo-Eton, l’Union Camerounaise de Ahidjo Foulbé-mu-sulman, les Paysans Camerounais de Kemadjou, Bamiléké et les paysans Indépendants de Mathias Djoumessi Bamiléké Dschang et le Mouvement d’Action National de Assalé et Soppo Priso Douala-Boulou (Bayart, 1970 : 681-684). C’est donc ici que Ahidjo va livrer son combat.

En 1966, il fait fusionner tous les autres partis politiques dans son propre parti, l’UC pour avoir l’UNC. A partir de là, les combats tribaux à caractère politique cessent, même si des revendications tribales demeurent mais de façon marginale. Surtout qu’Ahidjo initie une

politique de représentation des responsables politiques hors de leurs lieux d’origine. C’est par exemple les cas de Ibrahim Balla, originaire du Nord qui devient président de la section UNC en Sa-naga Maritime et de Hassan Tanko dans le Wouri tandis que Samuel Kamé le Bamiléké devient Secrétaire politique de l’UNC à la place de Moussa Yaya par exemple. Bien évidemment, si cette représentation vise l’unité nationale, certains postes clés sont détenus par des fidèles de la même obédience ethnique ou religieuse que le Président.

Cependant, le sillage est tracé, les fonctionnaires et les hauts cadres sont responsabilisés hors de leurs lieux d’origine. Un tour dans les lycées du Cameroun de 1966 à 1982 par exemple montre que la promotion et l’affectation à une fonction ne sont pas le fait de la tribu ou de l’ethnie. Dans son Discours du 10 mai 1972 sur l’unité tel qu’il l’envisage, il précise que ce choix est « celui par lequel le peuple camerounais manifestera solennellement devant le monde sa conscience d’être un seul peuple, de former une seule nation dans une seule patrie ».

Il-appelle donc à la construction et à l’éclosion d’une culture nationale. Pourtant, au regard de ce qu’on observe aujourd’hui, on peut bien se demander comment le tribalisme à fait pour reprendre de telles proportions. Le renouveau de Paul Biya et l’Unité nationale de Crise Quand Paul Biya reçoit le pouvoir en 1982, bien qu’il mette son action sous le signe de la rigueur et de la moralisation, il n’entend pas pour autant changer de politique sur les acquis.

Parmi ces acquis, nous avons l’unité nationale construite par Ahidjo. Bien plus, en créant les provinces de l’Est, de l’Adamaoua, et de l’Extrême-Nord, il augmente le nombre de Camerounais satisfaits des biens faits de l’unité nationale. Par exemples, Ahidjo s’était arrangé à faire croire avec l’aide des français que tout le nord était foulbé et musulman. Du coup, dans l’imaginaire des camerounais, jusqu’à présent, tout le nord est soit Haoussa, soit Foulbé encore que la confusion volontaire ou non s’en mêle toujours. En tout cas dans l’imaginaire, tout le grand nord est musulman. Ce qui est un sérieux déni de la réalité.

Pendant la présidence Ahidjo, les populations dites animistes et celles christianisées disent s’être senties méprisées, humiliées, et mises à l’écart des responsabilités publiques. De ce point de vu, la politique du renouveau a amélioré incontestablement l’idée de l’unité nationale chez les peuples du Cameroun. Pourtant, la tentative de push d’avril 1984, la crise économique qui va frapper le Cameroun dès la fin des années 1980 et l’imposition du multipartisme (à ne pas confondre avec la démocratie) à la Baule en mai 1990 vont sérieusement mettre à l’épreuve l’unité nationale.

Aussi, la question que les dirigeants se seraient posée aurait été comment maintenir l’Unité nationale en temps de crise. Si nous ne pouvons pas dire si oui ou non cette question ou une de similaire fut posée, on peut au moins constater par l’observation sur le terrain que les décisions prises ont plutôt effilochées cette unité dont la construction, certes perfectible était en bonne voie.

Le push manqué semble avoir refermé Paul Biya sur son groupe ethnique et dans la grande famille bantoue. L’attaque ayant été perçue comme une volonté du nord de reprendre ce qu’il avait donné à un autre groupe ethnique du pays. Avec rage et confusion, comme le notait Dakolé Daissala, le délit de faciès fut remis au gout du jour. Tout ressortissant du-Nord’ pouvait être intimidé juste pour son origine. Dakolé ajoute même que les faucons qui entourent le Président voulaient tout simplement qu’on les exécute. D’ailleurs, cette plaie n’est pas encore refermée.

Au déclenchement de Boko Haram, certains soutiens du Président ont tôt fait de pointer une révolte du Nord qui venait reprendre le pouvoir comme si le Nord était un bloc monolithique ! Stigmatisation qui avait une fois de plus blessé nombre de ressortissants de ces regions. La crise économique pour sa part est venue rompre les solidarités et surtout voir les fonctionnaires, vrais agents de construction de l’unité nationale par les affectations et les brassages des populations que ça entraînait de se voir de plus en plus confinés dans leurs régions d’origine. En prenant par exemple le cas des lycées et collèges, on peut constater aisément que les affections des proviseurs n’intègrent plus que très faiblement l’inter-regionalité. Chacun est désormais « chez lui ».

Enfin, pour ce qui est du retour imposé du multipartisme, non seulement il a réveillé certaines vieilles habitudes tribales déjà évoquées, mais, le pouvoir lui s‘en est habillement servi pour se maintenir. Aussi a-t-on aujourd’hui une classe politique soit trop régiona-liste, soit trop tribale. Et si un parti veut avoir une stature nationale, on fera tout pour le réduire à la région de ses leaders ou à leurs ethnies. Ce fut le cas avec le SDF de Ni John Fru Ndi et c’est le cas avec le MRC de Maurice Kamto. Le premier fut taxé d’Anglo-Bami et second est taxé clairement de Bamiléké.

Enfin, dans la constitution de 1996, l’introduction de mot autochtone est venue jeter un rideau de fer dans l’idée de construction de l’unité nationale. Le titre X sur les collectivités territoriales décentralisées précise en son article 57(3) que le président de région doit être un autochtone. Une notion extrêmement difficile à définir en contexte camerounais et même africain !

Aujourd’hui, l’unité nationale reste plus un discours qu’une réalité. La base dont la construction a commencé avec la prise de conscience des camerounais de leur camerounité s’est érodée avec le temps. Ainsi, pour nombre de camerounais, on appelle à l’unité quand c’est dur, quand la nation est en danger. Mais, quand il faut manger et se partager les biens faits de la nation, alors, seul un petit groupe peut en jouir. Malgré ces frustrations, construire l’unité nationale reste pourtant le seul vrai combat qui vaille.

Pour une nouvelle poétique de la construction de l’Unité nationale camerounaise C’est à André Marie Talla, grand génie aveugle de la musique camerounaise que nous voulons emprunter les termes pour construire cette poétique. En effet, l’unité nationale ne peut se faire que si malgré nos différences de langues de cultures, de religions et autres croyances, nous acceptons de nous tenir la main et de marcher ensemble vers le même objectif. Cet objectif c’est le bien-être du Cameroun.

Ce bien-être, d’après le président Paul Biya lui-même n’est miné que par un vrai problème : le TRIBALISME. Celui-ci crée des frustrations qui touchent tous les pans de la société et bien évidement étouffe la répartition des richesses, bride les potentialités et referme les communautés sur elles-mêmes. Pour les nihilistes et ceux qui ont des œillères, en 1998, Paul Biya avait répondu au Président de la Banque Mondiale James Wolfen-son qui voulait que le Cameroun identifie un projet à réaliser par son institution : « qu’il voulait que la Banque Mondiale l’aide juste à éradiquer le tribalisme dans son pays. Si ce problème était résolu, son pays irait mieux ». Alors reconnu à ce niveau de l’Etat, à ce niveau de responsabilité, il serait dangereux de le nier comme essayent de le faire certains.

Pourtant, il faudrait dépasser les constats et avoir le courage de sanctionner tous les actes reconnus de tribalisme. Sinon, comment construire l’unité nationale dans une Nation aussi déchiquetée sur le plan tribal? Si l’on peut insulter certains de sardinards, d’autres de tontinards et de talibans, si on peut même inventer de nouveaux concepts de proximité sociologique ou encore de vénérer le sinistre Lamberton sur la chaîne publique sans que les garants du pouvoir ne disent mots, alors, la chanson de Talla sonnera faux. Or, l’urgent est que cette chanson sonne et parle vraie. Sinon, c’est tout le Cameroun qui est entrain de perdre son avenir sous nos yeux amusés ou non, mais coupables de n’avoir pas osé dire stop.

Le Cameroun est une mosaïque, une belle mosaïque enviée de presque partout, mais une mosaïque qui refuse de prendre à l’intérieur simplement parce que pour des raisons d’incompétence certains se cachent derrière leurs tribus pour bénéficier de des faveurs de

l’Etat. Oui! Il faut une représentation nationale, mais de grâce, sans manipuler la tribu. Chacun d’entre nous est né quelque part sans savoir pourquoi. La preuve personne ne peut dire ce que signifiait Béti, Bamiléké, Yambassa, ou même nordiste il y a encore deux siècles. Mais nous ne sommes que les enfants des parents qui ont construit ce pays. Il est question que chacun en prenne compte. Si nous continuons avec le tribalisme que nous voulons installer, que nous installons dans ce pays, il faudrait bien se le dire, nos enfants n’auront pas d’avenir car nos yeux auront regardé avec ou sans approbation sans jamais oser dire STOP.

 Ph.D, Egyptologue, historien et Journaliste, enseignant à l’Université de Maroua

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